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jeudi 16 mars 2017

Rebel without a cause








    Goscinny imagina une Ma Dalton qui aimait faire ses courses en jouant à dévaliser le pistolet à la main les commerçants goguenards et consentants. Jadis au centre universitaire de Vincennes (ô nostalgie!), les étudiants ne pouvaient pas faire la moindre demande à un professeur ou à l’administration sans se mettre en grève et « occuper » les locaux pour satisfaire leurs revendications, alors même que l’université était toute prête à accéder à leurs demandes. Ainsi j’assistai une fois à une intrusion d’étudiants « en colère » dans la salle où Deleuze donnait son séminaire hebdomadaire qui interrompirent bruyamment le célèbre professeur dans ses développements sur le corps sans organes. « Deleuze ! criaient-ils avec véhémence, donne-nous notre examen ! » Je compris qu’ils n’avaient pas suivi le moindre cours, mais que leur revendication était légitime, car faite au nom du peuple étudiant et en vertu d’une démarche validée par la morale révolutionnaire, le droit à la paresse et l’injustice de toute validation universitaire. Deleuze goguenard obtempéra et signa un papier contenant la liste de ces réfractaires, qui eurent ainsi instantanément leur unité de valeur sans avoir fait quoi que ce soit à part cette action révolutionnaire. Ils l’auraient eu sans examen de toute façon. J’eusse aimé, moi qui passais des examens à la Sorbonne, pouvoir braquer de la même manière mes professeurs. Il est resté de ces vieilles habitudes vincennoises quelque chose quand de nos jours les étudiants ne peuvent faire une demande à l’administration d’une université, dont ils savent qu’elle l’accordera de toute façon, sans faire une occupation de salle, à la manière dont les Indignés ont occupé Wall Street, la Puerta del Sol, ou la place de la République. De même les candidats aux élections qui prennent des postures révolutionnaires pour demander théatralement des droits que la démocratie "bourgeoise" accorde déjà, des syndicalistes qui séquestrent un patron qui cédait déjà à leurs revendications. De même telle petite fille à qui l’on offre une friandise met un point d’honneur à pleurer comme si elle en était privée, ou l’amoureux se plaint d’être ignoré par sa maîtresse alors qu’il est l’objet de toutes ses attentions. Ce comportement est étrange : pourquoi faire semblant d’avoir à réclamer ce qu’on sait pouvoir obtenir ? On peut évidemment penser à une conduite de faire semblant , un make believe enfantin. Ou à un comportement de mauvaise foi à la Sartre, ou encore à une forme de duperie de soi. Ces comportements de simulation sont intentionnels et peut-être impliquent-ils une certaine forme de duperie de soi. Mais ils ont aussi un but, et des bénéfices. Ma Dalton finit par réellement voler une banque, à la barbe du banquier qui croyait qu'elle faisait semblant. On peut penser plutôt à une stratégie consciente, que  la théorie des jeux peut éclairer. La condition de base est qu’on sache qu’on ne sera pas puni (par exemple que si l’on attaque une banque « pour rire » on n’ira pas en prison). Ensuite il faut qu’on espère aussi tirer un bénéfice ultérieur de la menace : si ceux à qui elle s’adresse sont prêts à vous satisfaire cette fois, peut-être ne le seront-ils pas la fois suivante, ce qui induit l’auteur de la menace à ménager ses arrières en avertissant qu’il pourrait se montrer méchant. La théorie des jeux prescrit de jouer donnant donnant (tit for tat) c’est-à-dire à coopérer quand l’autre coopère, et ne pas coopérer au premier coup où l’autre ne coopère pas. Ici on ne coopère pas d’entrée de jeu. Je me suis demandé - sans en être sûr -  si ce n’était pas une instance du jeu dit de la « poule mouillée » (chicken) bien connu depuis le combat d’Achille et d’Hector dans l’Iliade , la crise des missiles de Cuba, le jeu de poker et par des scènes de Rebel without au cause et de American graffiti dont la matrice est :
 



joueur 1 joueur 1


A B
joueur 2 A 0, 0 +1, -2
joueur 2 B -2, +1 -8, -8

vendredi 10 mars 2017

angoisse épistémique






       Les scenarios sceptiques sont supposés éveiller en nous le doute: un démon malveillant, un Malin génie, un savant fou ne pourraient-il pas nous tromper? Ne pourrions-nous en ce moment rêver ? Mais quoi, ce sont des fous… Ces scenarios ne sont pas crédibles car ils portent sur nos états et croyances présents. Il semble absurde que je sois maintenant victime d’un malin génie qui me trompe. Mais supposez que vous réfléchissiez à votre vie entière, depuis votre naissance. Ne pourrait-elle avoir été qu’un très long rêve ? Qu’est-ce qui vous dit même qu’elle s’est passée ? Ne pourriez-vous pas avoir vécu le futur d’un individu né bien avant vous ? Les gens que vous avez rencontrés dans votre existence ont-ils bien quelque chose d’unique ? Ne seraient-ils pas des gens qui appartiennent à d’autres existences ? Ou simplement des doubles ou des homologues d’individus appartenant à d’autres existences ? Vous-même ne seriez-vous pas le double ou l’homologue d’un individu qui a vécu autrefois dans un temps lointain ? Vos souvenirs ne seraient-ils pas ceux d’autres gens ? cf Tchouang Tseu et son rêve du papillon et Borgès Les ruines circulaires. Bref dès que nous considérons la mémoire et les souvenirs, et la vie vécue comme un ensemble, les scénarios sceptiques deviennent parfaitement probables. Prenez la fameuse illusion du faux souvenir : est-ce vraiment une illusion ? Peut-être avons-nous déjà vécu ce que nous vivons maintenant, déjà senti ces odeurs ou eu ce même sentiment de fatigue dans les mêmes circonstances. Il y a un scenario qui dans la littérature sur le scepticisme a l’air absurde : celui de Russell selon lequel la Terre aurait pu avoir été créée il y a cinq minutes. « Il y a cinq minutes » semble absurde. Mais « Il y a juste trois cent ans » nous semble plus plausible.