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vendredi 10 février 2017

p, du coup q



                  



                                               Le vent me vient, du coup le vent m'évente
                                                                                           Rutebeuf
                                       

     On aura remarqué le tic de langage du moment : l’usage à tout bout de champ de « du coup ». Il est difficile de  localiser cette expression du point de vue de son rôle syntaxique et sémantique . Tantôt on l‘emploie comme une conjonction au sens de «  par suite »  ou «  à partir de là » ou « de ce fait » pour désigner une consécution temporelle et causale («  il n’y avait plus de pain à la boulangerie, du coup j’ai acheté des biscottes », «  il y avait des embouteillages, du coup je suis arrivé en retard »), tantôt au sens de « donc » ou « il s’ensuit que »  avec un sens de conséquence ou d’implication quasi logique ( «  votre emprunt est à 3%  du coup cela vous fait des mensualités de 300 euros par mois »).  Le plus souvent les inférences sont causales et inductives : «  Il avait plu. Du coup les rues étaient mouillées ». « Il avait la grippe, du coup il était fiévreux. »  Il est rare qu’on l’emploie au sens strict d’une implication logique, comme dans « Ce triangle est rectangle, du coup il a un angle droit », ou «  2 et 2 font quatre, du coup quatre moins deux fait deux », mais on peut l’employer au sens d’une implication conceptuelle ou en vertu d’une règle : « Il s’appelle de Broglie, du coup il est noble » , «  Il est président de la République, du coup il est chef des armées ». « Du coup » est aussi très souvent un connecteur pragmatique, qu’on emploie pour ponctuer une conversation. Ainsi votre coiffeuse vous dit-elle, quand vous entrez dans sa boutique : «  Du coup, je vous fais des mèches ? », ou le pompiste quand vous vous arrêtez chez lui : «  Du coup, je vous fais le plein ? ». Dans ce cas " du coup" est plutôt un opérateur sur une phrase, qu'un connecteur ,un peu comme "finalement"  ou " eh bien alors" :" eh bien alors je vous fais le plein?" . Mais le rôle joué par  « du coup » semble le plus proche de celui du connecteur « si ….alors » : «  S’il y a eu de la grêle, les vignes ont souffert » = « Il y a eu de la grêle, du coup les vignes ont souffert » . «  p , du coup q » est  un énoncé conditionnel où p   est l’antécédent (la protase) et q  le conséquent (l’apodose). La sémantique des conditionnels est notoirement difficile. Faut-il entendre si p alors q  au sens philonien, c’est-à-dire au sens où le conditionnel est vrai quand le conséquent est vrai et l’antécédent faux, et faux seulement quand  l’antécédent est vrai et le conséquent faux ? Un conditionnel matériel comme « si tu es sage on ira au cinéma » peut être vrai même quand  l’antécédent est faux  du moment que le conséquent est vrai ( il arrive qu’on emmène au ciné même un enfant pas sage). Mais est-ce que « p du coup q » a ce sens philonien ? «  Tu as été sage, du coup on ira au cinéma » suppose bien que l’enfant a été sage, et a le sens de la conséquence « donc ». Mais la conséquence logique peut aussi valoir quand l’antécédent est faux (le faux implique n’importe quoi).  Ce n’est donc pas – ou du moins pas paradigmatiquement – au sens de la conséquence logique ou de l’implication ( « donc ») que l’on use de « du coup » comme connecteur. Cela n’empêche pas nombre d’usages de « du coup » d’être très proches du conditionnel. Pour rendre compte des usages pragmatiques de « si…alors » et conserver la thèse selon laquelle ses conditions de vérité sont celles du conditionnel matériel philonien, H.P .Grice (1969) a proposé l’idée que le sens littéral de « si..alors » est bien celui du conditionnel matériel, mais que dans divers usages dans la conversation on doit supposer qu’un sens implicite s’ajoute, en fonction des intentions du locuteur, sous la forme d’implicatures. Cela se transpose à « du coup ».

    Par exemple supposons que je dise 

(i)                 John est anglais, du coup il est courageux

Cela s’interprète clairement au sens d’un conditionnel matériel ou d’une conséquence :

(ii)               Si John est anglais, alors il est courageux
(iii)             John est anglais, donc il est courageux

Mais mon énoncé peut être ironique, par exemple dans le contexte où je viens de constater que John a détalé à toute vitesse en entendant un gros chien aboyer. Grice fait appel aux intentions du locuteur, mais souvent le sens d’un conditionnel se comprend par rapport à un arrière-plan qui nous permet de comprendre qu’il y a une certaine connexion entre l’antécédent et le conséquent. C’est la présence ou pas de cette connexion qui nous permet d’évaluer la vérité ou la fausseté du conditionnel. Dans le cas de (i) c’est le fait que nous croyons que tous les anglais sont courageux. Ici c’est cette croyance générale qui rend vrai (i), ou qui, quand on interprète le conséquent comme faux, produit l’effet d’implicature ironique. Mais quelle est la nature de la connexion ? Igor Douven dans son livre remarquable The Epistemology of Indicative conditionals (2015) soutient que la connexion est indiquée comme une forme d’inférence, qui peut être, selon les cas une inférence logique ou déductive, ou une inférence causale, statistique, explicative, métaphysique, ou épistémique, et où le connecteur « si » est une propriété fonctionnelle du second ordre « réalisée » dans diverses sortes d’inférences, selon les contextes.
    Cela semble s’appliquer assez bien à « du coup » , qui suggère que l’on a inféré q  de p, mais où c’est au contexte de déterminer à quelle sorte d’inférence on a affaire. 

   Il avait perdu son portefeuille ; du coup il n’avait pas d’argent (causal)
   Ces enfants toussent, du coup ils ont la bronchiolite (statistique)
   C’est une Idée platonicienne, du coup c’est une entité abstraite (métaphysique)
    Hercule Poirot a trouvé des traces de pas ; du coup il suspecte le jardinier (épistémique)
Etc. 

On a beaucoup discuté pour savoir si le cogito cartésien est une inférence ou une performance (Hintikka 1962). Si Descartes avait dit 

    « Je pense, du coup je suis » 

les choses ne seraient-elles pas plus simples? Car on pourrait l’interpréter comme on veut, selon le type d’inférence visé. Notons que Descartes dit , dans le Discours : "ergo" . Mais comme on sait, dans les Méditations, il dit "Je pense , je suis" ,et la virgule pourrait bien se comprendre 
au sens non pas d'une inférence logique, mais plutôt au sens d'une consécution (non causale, peut être épistémique, ou explicative, au sens de de ce fait  ou par là même?)

En tous cas, 

« Pet, du coup cul » 

est bien une implication analytique ou conceptuelle, et non pas causale, car comme le disait Hurtaut (Art de péter, 1751) : « Cet être se manifeste par l’anus », ce qui est bien une relation analytique, ou peut-être, une vérité d’essence : qui dit pet dit cul. pet eo ipso cul. 

De cette petite enquête on pourrait conclure que nous sommes prêts à inférer n'importe quoi de n'importe quoi, selon les contextes et les circonstances. Que viendraient faire , du coup , le logicien, le philosophe, qui sont supposés être les arbitres de nos inférences, dans cette affaire? Sont-ils du coup  illégitimes et vains? je ne m'y résous pas.

 Alors du coup  serait il un flatus vocis ?