Pages

vendredi 2 décembre 2016

Salavin redivivus


                                 hommage à Bibi, in Les aventures de Salavin 1963




C'est alors que je remarquai son oreille gauche. Je m'en souviens très
exactement et juge encore qu'elle n'avait rien d'extraordinaire. C'etait
l'oreille d'un homme un peu sanguin; une oreille large, avec des poils
et des taches lie-de-vin. Je ne sais pourquoi je me mis a regarder ce
coin de peau avec une attention extrême, qui devint bientôt presque
douloureuse. Cela se trouvait tout près de moi, mais rien ne m'avait
jamais semble plus lointain et plus étranger. Je pensais: "C'est de la
chair humaine. Il y a des gens pour qui toucher cette chair-la est chose
toute naturelle; il y a des gens pour qui c'est chose familière".
Je vis tout a coup, comme en rêve, un petit garçon,--M. Sureau est père
de famille--un petit garçon qui passait un bras autour du cou de M.
Sureau. Puis j'aperçus Mlle Dupère. C'était une ancienne dactylographe
avec qui M. Sureau avait eu une liaison assez tapageuse. Je l'aperçus
penchée derrière M. Sureau et l'embrassant la, précisément, derrière
l'oreille. Je pensais toujours: "Eh bien! c'est de la chair humaine; il
y a des gens qui l'embrassent. C'est naturel". Cette idée me paraissait,
je ne sais pourquoi, invraisemblable et, par moments, odieuse.
Différentes images se succédaient dans mon esprit, quand, soudain, je
m'aperçus que j'avais remue un peu le bras droit, l'index en avant et,
tout de suite, je compris que j'avais envie de poser mon doigt la, sur
l'oreille de M. Sureau.
                                                          George Duhamel, La confession de Minuit


    Quand j’étais enfant, on jouait aux billes dans la cour de récré. Il y avait une hiérarchie des billes, selon leurs couleurs, qu’on échangeait sur un véritable marché, où le plus recherché était le billot en métal, qu’on gagnait en tirant plus ou moins bien sur des tas de billes, et qui était comme une sorte de Premier Moteur immobile. Mais le jeu favori était la course de billes. On poussait sa bille d’une pichenette de l’index sur le pouce pour poursuivre l’adversaire et le dégommer. Le plus pratiqué était le parcours, qui consistait à créer un circuit dans la terre de la cour, avec de petits monticules. Quelquefois ces circuits étaient vastes et complexes, et quand la cour était assez grande et la terre favorable, ils pouvaient atteindre une dizaine de mètres de long. Le gagnant était celui qui avait parcouru le circuit le plus vite. Mais ces circuits, qui ressemblaient de loin à des espèces de taupinières, étaient détruits chaque soir par les balayeurs de l’école, et il fallait les reconstruire chaque matin. Un jour j’en construisis un superbe, avec des virages inclinés, des courbes complexes, des tas de sable très sophistiqués, une sorte de petit 24 heures du Mans dans le sable. Tout le monde voulait jouer avec moi. Mais il y avait dans la cour un garçon, très brutal et grossier, qui faisait régner la terreur, et jouait les petits caïds. Son nom était prédisposé à ce rôle : « Boussacour », qui sonnait comme « bouse à cour ». Voyant un jour mon succès comme organisateur de jeux de billes, il s’avança vers le circuit, et en quelques coups de pied rageurs l’anéantit. 


   Adolescent, j’étais godiche avec les filles. Elles me plaisaient, mais je ne savais pas comment m’y prendre. Il y en avait une dans ma classe dont j’étais amoureux. Elle avait quelque chose de Marianne Faithfull, que je voyais sur les photos de magazines aux côtés de Mick Jagger, à l’époque de As tears go by et de Lady Jane, mais cela devait tenir plus à son look BCBG qu’à une quelconque anglitude. J’essayais de m’asseoir à côté d’elle, mais ce n’était pas facile, car on aurait dit que tous les garçons de la classe avaient le même béguin que moi. Un jour je parvins, à la faveur d’un cours de chimie, à m’asseoir à côté d’elle, devant la paillasse où l’on faisait brûler quelque substance, en se souciant comme d’une guigne de sa place sur le tableau de Mendeleiev. J’espérais, avec quelques blagues bien placées, provoquer quelque cristallisation temporaire, qui eût pu devenir plus définitive. J’avais bien entendu lu l’épisode où Julien prend la main de Madame de Rênal, mais mon plan était moins audacieux. Elle portait un pull à manche courtes, et une mini-jupe. Mon idée était de profiter de la froideur de la paillasse pour toucher un coude, effleurer un bras, voire un genou, espérant que le contraste entre ma main et l’univers glacial de carrelage blanc qui nous entourait tourne à mon avantage. Malheureusement, ma main, trop longtemps posée sur la paillasse, était elle-même froide, et quand je cherchai à toucher le coude de la belle, elle se rétracta en poussant un petit cri, qui alerta la classe, et le professeur. La tentative avait avorté. 


     Au lycée, j’eus aussi à subir les bizutages. On vous couvrait au mieux de mousse à raser et au pire de sirop gluant, après vous avoir fait ramper dans la rue et chanter des obscénités aux passants. Je n’avais pas un grand talent pour m’y soustraire, mais je réussis plus ou moins à passer entre les gouttes, en chantant juste un peu, comme à la messe, et en acceptant juste une toute petite quantité de mousse et de sirop, comme quand on fait semblant d’avaler l’hostie.  Mais ces bacchanales duraient peu car très vite les tâches quotidiennes, la version latine ou grecque à faire pour le lendemain, occupaient tous les esprits. Pendant un an rien ne se produisit, et j’entretenais avec les autorités – c’est-à-dire un groupe d’anciens qui présidaient, tels des prêtres goguenards, ces festivités – des rapports distants mais courtois. Je me croyais débarrassé définitivement de l’huile de ricin de ces Beineberg et Reiting parisiens, et je n’aspirais pas à être leur Basini. Mais un soir, alors que je rentrais tard au dortoir du lycée, à une heure où tous les autres pensionnaires étaient en principe endormis, je cherchai à tâtons mon lit, au milieu de l ‘alignement des lits du dortoir. Je me heurtai sur des tubes et des barreaux de fer répandus au sol, et fis grand bruit en les remuant, provoquant la colère des condisciples endormis. Le lit avait été intégralement démonté et démantelé. Si je voulais passer la nuit, il fallait que je le remonte entièrement. Cela me prit plus d’une heure, car il faisait sombre et les éléments s’emboîtaient difficilement. Enfin je réussis à remettre l’objet en place, et m’apprêtais à me coucher quand mes Breineberg et Reiting parurent, goguenards, au pied de mon lit. J’étais prêt à leur sauter au cou pour les étrangler, mais une douche glacée m’arrêta. Ils venaient de déverser sur moi le contenu du seau qu’ils destinaient en principe à un autre pensionnaire qui devait arriver plus tard. A la suite de cet épisode nocturne, et pour éviter les surprises, longtemps j’ai préféré me coucher de bonne heure.


      Paris pendant ma jeunesse bruissait de manifs. On se sentait tenu d’y aller, ne serait-ce que parce que les Maos et les Trostks du lycée comptaient les partisans ou les foies jaunes. J’y allais bravement , car en plus je croyais – un peu au moins – à la Révolution. Souvent c’était assez glorieux. On marchait derrière Sartre, Foucault, Deleuze, Clavel, Benny Levi alors dit Pierre Victor, et tant d’autres. Ou du moins le croyait-on car on était dans le gros des troupes, ne voyant que rarement les leaders. On n’était d’ailleurs pas sûrs qu’au moment où la manif se terminait, ceux-ci ne soient pas partis boire un vin chaud ou un grog avec l’élite militante, pendant que le gros des troupes, et surtout les professionnels du militantisme, affrontaient les CRS.  Un jour j’eus l’occasion de les voir de plus près. C’était une énorme manif contre la Loi Debré. Elle était partie bon enfant, les étudiants et lycéens regroupés brocardant Michel Debré, alors ministre de la défense et promoteur d’une loi interdisant les sursis pour service militaire, en l’affublant d’un entonnoir de brave fou de la République. Je n’avais aucune intention de jouer les durs, seulement de jouer les touristes. Mais à la fin de la manif, sur un grand boulevard, seuls les durs s’apprêtaient à affronter la police. Ils avaient tous des foulards pour se protéger, pas moi. Je ne sais comment, mais je fus poussé par mes camarades, et  finis par me retrouver, par la pression de la foule derrière moi, dans le dernier carré militant, juste au premier rang devant les CNRS, qui m’apparurent, en un rang serré à une cinquantaine de mètres devant moi. Ils chargèrent, lancèrent les lacrymogènes, et frappèrent tous les gens du premier rang de la manif, dont moi,  déjà en larmes.    
 

      J’écrivis un livre, non sans mal, sur un sujet intéressant. Je le soumis à un éditeur, qui l’accepta (pour aller voir l’éditeur, on mettait une cravate, une secrétaire vous faisait attendre dans une antichambre, et on avait l’impression de passer un examen ou d’aller chez un notaire). A cette époque, on ne faisait pas de photocopies, encore moins de fichiers informatiques, au mieux on doublait avec du papier carbone, et l'on tapait à la machine à écrire (pour moi une petite Olivetti, mais pas question de carbone pour un manuscrit de 300 pages, sauf si on donnait le manuscrit à taper par une dactylographe , ce qui coûtait trop cher). Je n’avais donc qu’un seul exemplaire. Peu de temps après l’acceptation du manuscrit, l’éditeur me téléphona : le manuscrit avait disparu, on ne parvenait pas à le retrouver. Je me lamentai, pensai porter plainte, mais m’en abstins, car mon manuscrit était largement plagié :  je m’étais contenté de recopier quelques livres de bibliothèque, et avais ajouté un liant de mon cru. C’était habile, mais assez visible par quiconque aurait scruté un peu le texte. Mais quelque temps après, j’eus la surprise de voir le livre publié chez un autre éditeur. On l’avait volé, sans doute un concurrent avait pénétré dans le bureau et volé la chemise contenant le tapuscrit, l'avait trouvé à son goût et publié sous son nom. Je pensais porter plainte. Peu de temps après, un critique littéraire moins idiot que les autres s’aperçut de la supercherie, et dénonça le plagiaire. Je riais sous cape, mais me gardai bien, évidemment, de dire que j’étais l’auteur.

   J’achetai une maison, sur le tard dans ma vie, après avoir longtemps été locataire. J’en étais ravi. Elle avait une porte et des fenêtres, comme le château du baron de Thunder-Ten-Tronckh, une jolie cour arborée, un beau portail, et de nombreuses pièces. Elle était située dans l’une des plus jolies communes de France, dans un cadre charmant, et le climat y était doux. Je conclus l’affaire en quelques mois, en souscrivant à un emprunt. On alla, chez le notaire, et l’on signa l’acte. Mais j’avais oublié un détail. Quand je me rendis à la maison quelques heures  après la signature, pour prendre possession de mon bien, j’y trouvai un voisin, genre Séraphin Lampion, installé dedans. Je protestai. Il me montra un texte de loi, qui disait que, quand une maison est vendue, le propriétaire doit en prendre possession immédiatement, faute de quoi la première personne qui franchit le seuil devient elle-même propriétaire. J’eus beau retourner chez le notaire pour faire valoir mon droit, faire un procès, le tribunal donna raison au voisin.