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vendredi 12 août 2016

Jarry et la poire du père Bergson




                                           Plus d'une analogie entre les porteurs de chapeau ?
                                                    
 Comme on le sait, Alfred Jarry suivit les cours de Bergson au lycée Henri-IV en 1892-93. Il a laissé six cahiers inédits transcrivant ces cours , qu’on trouve à la bibliothèque Jacques Doucet [1]
Plusieurs commentateurs de Jarry (notamment Yosuké Goda, « Le cours de Bergson et la quête de l’absolu chez Alfred Jarry, in L’étoileAbsinthe 2009-10) ont suggéré que non seulement Jarry empruntait nombre de thèmes philosophiques de son œuvre à cet enseignement de Bergson, mais aussi qu’il adoptait ses thèses philosophiques. 

      Les échos philosophiques sont certes nombreux chez Jarry, à commencer par les textes où il est question de la pataphysique, notamment le chapitre 2 du livre IV de Les jours et les nuits, le Faustroll , l’Amour absolu , et nombre de textes jadis réunis par Maurice Saillet dans le recueil La chandelle verte. Très souvent Jarry fait allusion à Stuart Mill et à la méthode des résidus, aux spéculations de Lord Kelvin, et  à la psychologie de Ribot (e. g OC, II, p. 670). Quand il parle d'épiphénomènes dans Faustroll pour caractériser la pataphysique, il est très probable que cela vienne de ses cours de philosophie. Quant aux allusions à Bergson, elles sont nombreuses. Elles sont explicites dans un des derniers textes de Jarry, Albert Samain (souvenirs) (Oeuvres complètes, Pleiade , vol. III) , dans des allusions à la théorie du rire de « notre excellent professeur de philosophie au lycée Henri IV, M. Bergson », OC , II, 442, 681), et implicites dans nombre d’autres passages. Selon Y. Goda on les trouverait notamment :

-         Dans les passages du Faustroll  sur la pataphysique ( notamment la fameuse définition du livre II, ch 8) , dans le  livre VIII sur Dieu, notamment le fameux chapitre sur La surface de Dieu
-         Dans les allusions à la théorie de la perception comme hallucination vraie de Taine ( que Jarry confond avec Leibniz)
-         Dans le texte sur « Filiger » ( OC I, 1025 sq)
-         Dans les Minutes de sable mémorial ( OC I, 172)
-         Dans le commentaire pour servir à la construction pratique de la machine à remonter le temps (OC I, 735-743)
-         Dans « Mécanique d’Ixion » ( OCII, 405)

Cette liste n’est certainement pas exhaustive. 



Outre l’allusion à la théorie du rire de Bergson, trois allusions au moins semblent explicites, et trahir une influence bergsonienne. Dans le commentaire sur la machine à remonter le temps, Jarry nous dit que l’espace étant fixe autour de nous, pour l’explorer nous nous mouvons dans le véhicule de la Durée.( OC I, 36). Il semble ici soutenir que l’essence du temps est Durée, thèse fort bergsonienne. Jarry semble aussi faire allusion à Bergson quand il traite de l’Absolu (ibid , « Filiger » et « Ixion ») en opposant le bon absolu, qui est « dynamique », et le mauvais, qui est « figé », immobile. Jarry est certes obsédé, comme son maître, par le problème du temps ( voir aussi sa conférence sur "le Temps dans l'art"). Enfin il emprunte directement au cours de Bergson quand il parle de l’habitude :


" L’habitude conserve le passé. [...] Si un changement se produit sur un élément q[ue] lconque, il reprendra aussitôt après sa position primordiale. Aucun acte ne laissera rien après lui. Aussitôt que la force qui aura modifié la disposition des éléments cessera d’agir, le monde reprendra son état primitif : il sera fixé d[an]s une immobilité éternelle. » (Cours de Bergson, p. 112) cité par Goda, p. 27)


   Jarry serait-il donc bergsonien ? Voilà qui ne peut que plaire aux séides du philosophe de la Durée et de l’Intuition, qui aurait, par son enseignement et peut être ses livres, influencé non seulement l’un des écrivains les plus étonnants que la littérature française ait produit, mais aussi la pataphysique elle-même. Quelle gloire ( épiphénoménale peut être, mais surajoutée) pour Bergson!
    Les bergsoniens auraient tort de se réjouir. Tout d’abord, quand Jarry suit en 92-93 les cours du philosophe au chapeau melon, ce dernier n’a publié que l’Essai , et même si ses cours annoncent nombre de thèmes abordés plus tard dans Matière et mémoire (1896) et certainement dans Le rire (1900), rien n’indique que Jarry ait fait plus que reprendre des thèmes par collage de son cours de philosophie.  De plus il soutient - s'il en soutient - des thèses anti-bergsoniennes. Il a beau parler de la Durée, il soutient que l’espace et le temps sont absolus, et il ne suggère en rien que le temps soit plus fondamental que l’espace, ou qu’on le spatialise à tort. Il se trompe sur la théorie de l’hallucination. Il dit même de la Machine qu’elle ne « dure pas et conserve sans durée, à l’abri des phénomènes son contenu »  (OC I, 741) Et son opposition de l’absolu dynamique et de l’absolu statique n’a rien de spécialement bergsonien. Quant à la théorie du rire, même s’il y fait référence explicitement, il ne l’utilise pas ( dans le C.R de Franc Nohain (OC p.641) il souscrit à l’idée que le rire est « la perception subite du vrai », et non pas « la surprise » qu’y voit Bergson. On m’objectera que son intérêt pour les marionnettes a quelque chose à voir avec le « mécanique plaqué sur du vivant » de Bergson, et que son mysticisme (clair dans les Minutes, dans César Antéchrist, dans L’amour Absolu)  et dans toutes les parties celto-chrétiennes de son œuvre, a peut être quelque rapport avec les cours qu’il reçut de Bergson sur Plotin, et l’éloge du mystique dans les futures Deux sources
    Mais ce que manqueraient les bergsonophiles, s’ils essayaient de presser ce point, c’est l’ironie avec laquelle Jarry truffe ses œuvres d’allusions à la philosophie. La pataphysique n’est-elle pas supérieure à la métaphysique, y compris celle que professait Bergson ? Qu’est-ce qui nous garantit que Jarry, loin de faire l’éloge du son « excellent professeur », ne se paye pas sa poire ? Pourquoi Jarry aurait-il cessé, arrivé au lycée Henri IV pour sa khâgne, de trouver des Père Hébert derrière ses professeurs? Un jour, nous raconte l'un de ses anciens condisciples à Henri-IV, Gandilhon Gens-D'Armes,

"Un de nos camarades, finement spirituel et artiste, qui, si je ne me trompe, a donné de la notoriété à la moitié de son nom, s'appelait alors Videcoq-Wély. Or le doux Bergson ou l'éminent latiniste Édet sommant un jour Jarry de prendre place à un banc : « Mais il n'y a plus de place, dit-il ; ah ! pardon, j'en vois une là, entre Videcoq et Wély. » ( L'étoile Absinthe, 50-52, 1992, 10-11)"

On imagine que Bergson y vit une application de la théorie du lieu chez Aristote, qu'il avait si bien commentée.

   Faut-il rappeler que le plus grand pataphysicien après Jarry, Emmanuel Peillet ( qui n'était pas Emmanuel Dieu) , professait "un certain mépris pour Bergson" ( Ruy Launoir, Emmanuel Peillet, L'hexaèdre, 2008, p. 94) ? 

     Avant d'annexer Jarry à l'histoire du bergsonisme , peut être faudrait-il y regarder à deux fois. 



NOTA. On se rappellera que Deleuze, dans un texte de 1964 ( " En créant la pataphysique, Jarry a ouvert la voie à la phénoménologie" , repris in L'ile déserte, Paris , Minuit, 2002, p. 105-107) a vu en Jarry un précurseur de Heidegger.


                                 Dessin de Jacques Wély, représentant peut-être le Surmâle au repos


[1] voir  notamment Catherine Stehlin, « Jarry, le cours de Bergson et la philosophie », Europe, nos 623-624, « Alfred Jarry », mars-avril 1981, p. 34-51. Ces cahiers peuvent être lus directement en ligne ( merci à Pascal B. pour la référence http://bljd.sorbonne.fr/search/result#viewer_watch:a011441271647TPWGhX/33611cb325
cf aussi Karl Pollin, Jarry , l'expérimentation du singulier, Rodopi, Amsterdam, 2013, p. 145 sq, qui fait les mêmes réserves que celles exprimées ici sur les allégeances bergsoniennes de Jarry.