Pages

samedi 18 juin 2016

inépuisable sujet




Tous les termes de bêtise ne sont pas synonymes. La plupart sont évaluatifs et non pas descriptifs : ils indiquent une dépréciation dans le jugement de celui qui les porte. Seuls idiot, imbécile ou crétin ont acquis le statut descriptif de catégories médicales ou psychologiques. Etre bête, n’est pas nécessairement être abruti ou brute, ou buse. On peut être bêta, ou buse, sans être un butor. On peut être ballot, lourdaud ou benêt, sans être pour autant cloche ou cruche, sans qu’il soit très aisé de voir les différences (une cloche se laisse sonner, une cruche est fragile comme le débile (debole, que Vattimo a élevé au rend de pensiero).  « Con » mériterait un traité. C’est l’adjectif maximal : il implique tous les autres, mais les autres ne l' impliquent pas. Un con n’est ni un simple crétin, ni un idiot, ni une gourde ou une godiche, mais un con qui ne serait pas un crétin ou un idiot serait un drôle de con. En revanche être gourde ou godiche, crétin ou idiot, n’implique pas qu’on soit un con. « Con » n’a pas d’équivalent aisé d’une langue à l’autre : « tonto » en espagnol n’a pas tout à fait le même sens  que con (« Besa me, tonto » c’est « embrasse-moi, idiot »), moron n’est pas tout à fait asshole , lesquels ne sont pas tout à fait cons ( asshole c’est plutôt connard). On a appliqué la thèse de Sapir-Whorf aux noms de couleur, pourrait-on l’appliquer aux noms de connerie ? Je ne crois pas : de même que la raison est universelle, la bêtise est universelle, c’est peut-être même le paradigme de l’universalité. On dit souvent qu’on ne peut pas en faire de théorie car elle est trop diverse et fluctuante, voire insaisissable. Mais c’est faux. Il y a une essence de la bêtise, qui ne varie pas. 

     Beaucoup de termes de bêtise désignent un manque ou un déficit : faible d’esprit, débile, enfoiré. Mais certains termes de bêtise peuvent impliquer une certaine intelligence : si l’on est bonhomme, ballot ou lourdingue, on n’est pas pour autant idiot, imbécile ou minus habens. Certains termes désignent surtout la crédulité : gogo, De même nunuche, cucul ou tarte, désignent une certaine forme de ridicule, qui tient à la niaiserie. La niaiserie est une forme de bêtise aimable, bienveillante, qui apporte des bonbons. Nombre de termes de bêtise désignent une faiblesse partielle –cloche, cruche, dadais, nigaud – sans impliquer un manque complet d’intelligence, à la différence d’autres termes qui indiquent une privation quasi complète : âne, buse, oie, patate, bécasse. Il est intéressant de noter, outre les termes animaliers qui consonnent avec la bêtise, que presque tous désignent des dispositions non pas seulement temporaires (ballot, maladroit, lourdingue), mais permanentes, c’est-à-dire des caractères, comme moule ou benêt.  Certains termes réfèrent essentiellement à une forme d’incapacité à l’émotion épistémique, qui est le contraire de l’étonnement et de la curiosité : stupide (qui vient de stupor) veut dire hébété, ahuri, brute. Certains termes désignent une inaptitude à la perception, comme buse, d’autres des maladresses pratiques (godiche, balourd, lourdaud, gourde). D’autres termes désignent plutôt une inaptitude au raisonnement et au jugement, comme obtus. Enfin, il y a une différence importante entre la bêtise involontaire et la bêtise volontaire : un sot n’est pas tant un crétin ou un imbécile congénital que quelqu’un qui ne respecte pas les valeurs de l’esprit et les ignore volontairement. Un sot est souvent vaniteux et fat , et la vanité est une forme de bêtise morale. Un innocent par définition ne fait pas le mal volontairement, mais il y a des bêtises qu’on presque dire réfléchies ou conscientes d’elles même. Un butor n’est pas un idiot, c’est plutôt quelqu’un d’insensible à autrui, un impoli. On peut avoir de l’esprit et être bête – quand on est bel esprit – et être intelligent et manquer d’esprit. Un homme stupide n’est pas pour autant malhonnête, ni, en ce sens, blâmable, mais il y a des formes de bêtise savante, distinguée et vaniteuses, qui sont des formes de malhonnêteté et de vice. On atteint alors la forme la plus profonde de bêtise : celle qui dévalorise consciemment et librement l’esprit. C’est ce vice, la sottise, qui se rapproche le plus de la folie. Le fool n’est pas crazy, ni mad. Il cultive sa propre sottise. Il a bien en commun avec le baratineur (bullshitter) et le snob.

     Enfin, la bêtise se prête différemment aux genres artistiques. Elle engendre des poèmes (La Dunciade, La Fontaine ) des romans et des personnages ( Pantagruel, Homais, Bouvard et Pécuchet, Sturm), des soties et des satires (Lucien, Juvénal, Swift, Voltaire), des essais (Musil, Valéry, Roger), des éloges (Erasme, Jean Paul) des pièces de théâtre (Aristophane, Plaute, Molière, Racine, Labiche, Feydeau, Ionesco, Stoppard), des chansons (Brel, Brassens), des films sur la connerie, mais pas à ma connaissance de traités philosophiques ou scientifiques. Il y a des opérettes sur la bêtise (L’opéra de quat’sous, Offenbach) mais à ma connaissance pas d’opéra. La bêtise est très présente dans la religion (pourquoi ?) et elle est même une figure de l’Evangile. Il y a la fameuse parole du sermon sur la montagne sur les pauvres en esprit, qui a fait couler bien de l’encre. Nicodème (Jean 3) est-il un idiot ou un sot, est-il un faux naïf ou un vrai naïf ? Quoiqu’il en soit, si, en colère dans un embouteillage ou un accident automobile je lance à un autre conducteur : «  Vas donc, eh Nicodème ! », je doute qu’il saisisse. Ce sera alors un con.
 

mardi 14 juin 2016

Le paradoxe de la loterie



                                          Los Angeles Times, 13 juin 2016


Sur cent mille billets de tombola mis en jeu pour le tirage de demain à la fêtedu cochon et du tir de dinde organisée par le représentant républicain duTennessee, j’en possède un, le n°54678. Je sais que tous les joueurs ont misé la même somme, que la loterie est équitable et que le tirage désignera un seul billet gagnant, dont l’heureux propriétaire empochera la totalité du lot, qui est constitué par deux fusils d’assaut identiques à celui que vient d’utiliser le tueur d’Orlando . Comme je suis réaliste et comme je sais qu’il n’y a qu’une chance infime (une sur cent mille) que mon billet soit le billet gagnant, je crois de manière rationnelle que je n’ai pas le ticket gagnant. Et, puisque je sais que chaque billet a la même chance de gagner, si je suis rationnel en croyant que mon propre billet n’est pas le billet gagnant, alors je suis tout aussi rationnel en croyant la même chose de n’importe quel autre billet. Par conséquent, je suis rationnel lorsque je crois que tous les billets sont des billets perdants. Pourtant, je sais qu’un des billets est bel et bien gagnant. Je serais donc rationnel tout en entretenant consciemment un ensemble de croyances inconsistant ? Mais n’est-ce pas là le comble de l’irrationalité ?