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vendredi 18 mars 2016

T'es plus dans l'coup, papa





                                                     Hôtel Cayré , Bd Raspail

   Quand Benda revint  à Paris, à l’été 1945, après son “enterrement vif” durant l’occupation qui l’avait conduit de Carcassonne en 1941 à Toulouse en 1944, où il n’avait échappé à la Gestapo que grâce au concours de la résistance communiste, il eut du mal à reprendre sa vie d’avant-guerre (essayons d'imaginer quelqu'un exproprié de son appartement, dont toutes les archives et la bibliothèque avaient été détruites par l'occupant). Il avait 78 ans. Léautaud lui trouve un air de clochard (Journal XVI, 235, cité par Compagnon, Les antimodernes p.351). Mais il se requinque vite. Le même Léautaud ensuite le « voit avec un beau pardessus de drap chiné noir et blanc ».





 Il s’installe à deux pas de la rue Sébastien Bottin, à l’hôtel Cayré à l’entrée du Boulevard Raspail, qui n’a rien d’un garni. On imagine qu’il dînait aux Vieux garçons, 213 Bd Saint Germain.



                           Aux vieux garçons, 213 Bd Saint Germain (le resto a gardé son ancien nom,
                                          mais il a été rebaptisé Aux fins gourmets, les vieux garçons rebutent) 

                                         
                                             Benda, Pour les vieux garçons, Emile Paul 1926 


 On peut penser aussi qu’il s’installe là pour garder le contact avec Gallimard. Il a participé, d’assez loin, mais assez activement par ses publications comme un antisémite sincère, aux Editions de Minuit et au CNE. Toujours dépendant de Paulhan et lié à lui, il va publier chez Gallimard dans les années qui suivent la guerre, La France byzantine, Du style d’idées, De quelques constantes de l’esprit humain. Mais il y avait peut-être une autre raison de son installation à l’hôtel Cayré : c’était jusqu’en 1944 le siège de la Sicherheitspolize (SIPO) : c’est là que le résistant Jean Ayral échappe lui-même à la Gestapo en avril 1943, dans un épisode narré par Joseph Kessel dans L’armée des ombres  et dans le film de Melville. 


               Gerbier-Ayral-Ventura dans le film L'armée des ombres au bureau de la SIPO dans l'Hôtel Cayré
                           (en fait "Majestic" dans le film, autre lieu de la Gestapo, mais la scène eut lieu à Cayré)
                           Pour toute rectification, consulter Patrick Modiano, Dans le  café de la vieillesse perdue

Benda faisait là un clin d’œil à ses quatre ans d’occupation, et narguait les ex-collabos de la rue Sébastien Bottin. Sa vie journalistique reprend, et surtout sa vie politique. Il collabore à L’ordre, et à maints autres journaux qui renaissent à la Libération. Il défend ardemment l’épuration, et approuve tout ce que font les communistes, tout en répétant qu’il ne croit pas un mot au marxisme et s’oppose au matérialisme dialectique. Dans le même temps, il règle ses comptes avec la NRF, et ses relations avec Paulhan s’enveniment, au point qu’en deux ans il a rompu tous les ponts avec son ami, dont il fut le mentor en même temps que ce dernier le considérait plus ou moins comme un père spirituel. Il combat à tout crin l’argument selon lequel les écrivains collaborateurs devraient être graciés parce qu’ils « écrivent bien ». Il fustige Mauriac qui demandait la grâce de Brasillach, en opposant justice et charité. 
    Mais même si le vieillard Benda – qui était déjà un vieillard dans les années 30 - semble en pleine forme après-guerre, sa source se tarit. S’il publie ses livres chez Gallimard, ce sont ceux qu’il a écrits dans sa chambre de Carcassonne pendant la guerre. Ceux qu’il publie après, comme Exercice d’un enterré vif, Du poétique ou Trois idoles romantiques le sont à Genève, et il perd progressivement ses appuis littéraires anciens. Il est passé de mode. L’existentialisme prend toute la place. On raconte que quand Jean Paul Sartre prononce sa fameuse conférence L’existentialisme est un humanisme, en octobre 1945, Benda donne au théâtre de l’Atelier le même soir une conférence sur son livre La France byzantine, auquel Claude Mauriac venait de consacrer un pamphlet outré, La trahison d’un clerc, qui ne parle que de La France byzantine, mais qui suggère aussi en filigrane le passage de Benda à l’ennemi communiste, et règles les comptes du père contre le vieux Benda. La conférence de Sartre eut le succès que l’on sait, narré par Boris Vian. Benda n’eut quasiment personne pour l’écouter, puisque tout le monde était à Sartre. Ce dernier enfonça le clou en 1947 dans Qu’est-ce que la littérature ? où il brocarde Benda. A la même époque Bataille fondait Critique, où en 1948 il publia «  Benda ou le clerc malgré lui » de Paulhan. Bataille fit aussi un compte rendu méchant de l’Exercice d’un enterré vif. A la même époque, Benda put aussi assister à l’ascension de Maurice Blanchot, ex fasciste qui l’avait traîné dans la boue (voir ce blog : http://lafrancebyzantine.blogspot.fr/2014/08/blanchot-et-benda.html ), devenu, grâce à l’approbation de Paulhan, grand prêtre de la littérature pure qu’il fustigeait. Benda se débattit. Il publia Tradition de l’existentialisme en 1948, réaction vigoureuse contre Sartre, Beaufret, Heidegger (dont il voit le nazisme philosophique immédiatement). La conception sartrienne de l’humanisme était justement celle qu’il rejetait dans La trahison des clercs. Mais il avait perdu la partie. Il se retrouvait dans ses attaques contre Sartre l’allié objectif, et bientôt subjectif, de Kanapa.

    L’âge, la fatigue, les conflits politiques aigus de la libération et de l’après-guerre où le temps qui passe, le fait qu’on ne peut pas être au sommet de la vague toute sa vie, expliquent beaucoup le fait que Benda brilla à cette époque de ses derniers feux. Mais il y a une raison plus simple de sa défaite. Quand on quitte Paris, ne serait-ce que pour quelques années, on est très vite plus dans le coup papa. Esse est percipi. On ne voit plus les gens aux dîners. D’autres vous ont remplacés et des jeunes loups montent en graine. Les mille petites relations qui font la « vie littéraire » et éditoriale, qui mettent souvent des années à se conquérir, ont disparu. D’autres viennent, pas nécessairement bons, mais nouveaux, vous remplacer dans le cœur des éditeurs. Un autre système s'est mis en place, dont vous ne faites plus partie. Les esprits ont changé. On ne croit plus aux valeurs éternelles, mais à la contingence historique, on n'est plus libre selon la raison, mais selon son choix, face à un monde qui n'est plus peuplé d'idées, mais d'absurde.  Vous devenez une veille lune. Vous allez voir les éditeurs qui vous avaient accueilli jadis les bras ouverts, mais qui à présent font comme si vous n'existiez pas.  Qui va à la chasse…   Benda pensait sans doute que, les collaborateurs à la NRF une fois éliminés, la vieille garde reviendrait. Mais même s’il percevait très justement les nouvelles modes, et  se battait comme un lion, il était devenu vieux, cette fois réellement. Pire : il constatait, une fois de plus, que tout ce qu'il avait combattu toute sa vie durant était en fait toujours là, revenait sans cesse sous de nouvelles formes, et qu'il avait à jamais perdu la partie. Pire:  quand vous êtes out , non seulement vous n'existez plus, mais vous existez encore, car le meilleur moyen de vous faire disparaître, c'est de de vous pomper et de vous parodier : Sartre prenait des allures de clerc , il était devenu le Benda des zazous!


  Exercice: parmi ces pardessus, lequel à votre avis était celui que Léautaud vit Benda porter en 1945?

Réponse  :  aucun car , vérification faite p. 246 du Journal de Léautaud ( tome XVI), le pardessus en question
est dit "  lui tombe jusqu'aux pieds comme une robe de chambre"


jeudi 17 mars 2016

L'esprit des lieux




                                                Portrait apocryphe de Bergson


Theodule Sénateur Lendive, L’arbre à cons, Editions Belzoreil, MMXVI
Isidore Bernahrt, La valise, Editions du Pichtogom, 2014 
Théophile Frappaz, L’île de Sainte Marie, juin 1819, Editions du Pichtogom, MMXV
Pascal Boulage, Trois pommes, S’Ayme à bruire, MMIV 
Pascal Boulage , Lieu dit , Editions du Pichtogom , MMXV
Jacques Boucher de Perthes, Noms propres, Editions du Pichtogom, 2014 
Hugolin le Barbant, Trois Lettres de Corse, Editions du Pichtogom, MMIV


    On ne peut pas vraiment dire que les Editions du Pichtogom publient une école littéraire, à la manière des Editions de Minuit dont on peut reconnaître a priori, même si l’on ne voit pas la couverture, la provenance des textes, même quand on ne connaît pas l’auteur. Il serait certes injuste de dire que c’est ici la couverture et la facture des livres, enveloppés de papier cristal , imprimés à très petits tirages sur des vélins rares (vélins d’Abyssinie, des Carpathes, et des Iles Malouines, papiers vergés et même vergéturés, sur couvertures olive ou roche-de-Roussillon), qui sert de signe de reconnaissance. Car la caractéristique commune de ces textes courts, publiés par un groupe d’éditeurs provinciaux – forcément provinciaux – est d’être ce que l’on pourrait appeler des livres d’anthropologie spéculative. Ils portent sur des lieux (ceux du restaurant Polidor, l’Ile de Sainte Marie à Madagascar décrite par un voyageur du dix-neuvième siècle), invitant à relire le seul livre de Bergson qui ait le moindre intérêt, sa thèse latine, Quid Aristoteles de loco senserit , sur des fruits ( pommes oubliées), des végétaux (l'arbre à cons, aussi précieux que l'Arbre de la Vie ), des objets (lourdes valises, jadis sans roulettes, un tout autre univers que celui présent) . On a moqué la théorie aristotélicienne du lieu, selon laquelle il y a des directions absolues dans l'espace - le haut, le bas. Mais quand on songe aux lieux, cette théorie semble parfaitement adaptée. On les désigne par des périphrases: "là-bas", " là en bas" , etc. Il ne viendrait, par exemple, à personne l'idée que les lieux du Polidor puissent être en haut. Ils sont de toute nécessité en bas, dans la cour. Quant il s'agit de les désigner, nous sommes restés profondément aristotéliciens.



                                                  Quid Bergsonus de locis senserit

 Ces livres évoquent le temps, la mémoire, l’hésitation, les noms propres, qui ne sont, à la différence des lieux, jamais sales. Comme le disait Irénée Louis Sandomir citant le poète: « Tout m’est fruit, nature, en ce que m’offrent tes saisons ». Quand on lit les lettres juvéniles d’Hugolin le Barbant, qui datent de 1970, et les remembrances rimbaldiennes de vieillard idiot sur les pommes, on voit que ces textes sont faits d’échos : entre les lieux et l’Etre Suprême qui était désigné par le même Sandomir comme l’Acrote très sublime, entre les cons et les désignations (a-t-on jamais remarqué que "con" est toujours un nom commun, jamais un nom propre?), entre l’île Sainte Marie et la Corse où Hugolin, avant de manger ses enfants, faisait ses premières armes littéraires, on se dit qu’il y a peut être bien là malgré tout une école. Ces textes profonds et attachants, aussi élégants que si André du Boucher et Jacques Dupin s'étaient mis à gloser sur les lieux qu'ils ont visités, pour en recueillir les précieux résidus (les pertes), plairont aux lecteurs exigeants. Quand on visite les thermes de Caracalla dans l'antique cité de Rome, ne pense-t-on pas d'abord  aux Lieux?

                                                           Terme di Caracalla

 L’un des auteurs de cette fine équipe, Pascal Boulage, est lui-même responsable d’un Tombeau de l’école républicaine, dont il sera question plus tard ici.



                                                      Les lieux du Polidor 

                                              

dimanche 13 mars 2016

C'est vous le nègre?




                                           
                                                            Camille Mortenol, 1859-1930

     Stanley repère aisément Livingstone au milieu de noirs. Le fameux mot de Mac Mahon s’adressant à l’élève de Polytechnique Camille Mortenol - "C’est vous le nègre ? Eh bien continuez ! » semble symétrique, puisque le Maréchal l’aurait aussitôt repéré au milieu de blancs. Mais on est injuste envers le Maréchal, en voyant dans sa phrase uniquement un propos raciste (ce qu'elle est nonobstant). « Nègre » à Saint Cyr désigne le premier de la promotion. Mortenol n’était pas cacique de Polytechnique, mais avait un bon rang, 19eme sur 250. Rappelons qu’à la même époque, Benda essaya d’entrer à Polytechnique et échoua, devant se contenter de Centrale. Il est probable que le Maréchal voulait dire, assimilant Polytechnique et Saint Cyr : » C’est vous le meilleur de la promo ? Eh bien continuez ! » Ce qui fait bien plus de sens que de demander à quelqu’un de continuer à avoir la peau noire. Mortenol était un officier brillant. Il continua, et fut auteur de faits d’armes remarquables, dont un décisif pendant la défense de Paris en 1915, mais il n’eut pas la carrière qu’il aurait pu escompter et mériter, car ses supérieurs, à la différence de Mac Mahon, ne tenaient pas à ce qu'un nègre continue trop loin dans la hiérarchie, surtout quand on l'envoyait sur des fronts coloniaux, comme à Madagascar et au Congo. 


   
    Un autre mot fameux de Mac Mahon est son  " Que d'eau! que d'eau" face à la crue de la Garonne à Toulouse en 1875, qui hante encore aujourd'hui tout officiel face à une inondation. A quoi le préfet de la Garonne aurait ajouté : « Et encore Monsieur le Maréchal, vous ne voyez que le dessus ! » Notons d’abord que si bêtise il y a, elle vient de prime abord du préfet, pas du Maréchal président. Il n’y a rien de mal pour l’intellect humain à contempler de vastes étendues d’eau en disant « Que d’eau ! Que d’eau ! ». Après tout le poète ne s'extasie-t-il pas de manière un peu benête face aux merveilleux nuages? Et la parole même du préfet n’a rien d’idiot. On peut parfaitement avoir une surface d’eau de tant de mètres carrés, mais si elle est très profonde, le volume d’eau sera bien plus grand que ce que laisse présager la surface. Ce qui suscite la réprobation, c’est non pas le constat, mais le fait de se trouver face à lui les bras ballants, alors qu’on est le plus haut personnage de l’Etat. George W.Bush, qui a quelques similitudes avec Mac Mahon (dont celle d’avoir été élu dans des conditions douteuses : W.Bush était là pour restaurer l’échec de son père après la première guerre du Golfe, raison principale pour laquelle il engagea la seconde ; Mac Mahon entendait restaurer la monarchie) eut le même problème avec Katrina à la Nouvelle Orléans, et les images le montrant contemplant le désastre de son avion rappellent celles où on le voit l’air hagard,  apprendre le 11 sept 2001 la chute des Twin Towers alors qu’il visite une écolematernelle. Si Facebook
 avait existé à l'époque de Mac Mahon, on imagine les selfies, y compris le sien. A propos, question pour les amateurs de La Rochefoucauld ici: a-ton un selfie du Duc?


   Enfin, Mac Mahon est réputé avoir dit « J’y suis j’y reste ! » au siège de Sébastopol à la Tour de Malakoff, pendant la guerre de Crimée, fait qui lui valut sa réputation d’héroïsme. Ce ne serait stupide que si c’était une tautologie. Si on est quelque part, Monsieur de la Palisse en conviendrait, c’est qu’on y reste au moment où l’on s’y trouve, et Aristote aurait même dit qu' une chose ne peut pas ne pas être là où elle se trouve tant qu'elle s'y trouve ( voir Bergson Quid Aristoteles de loco senserit, le seul texte de Bergson qui vaille un tant soit peu quelque chose). La parole du Maréchal est aisément comprise comme une décision, et cela n’a rien de stupide ( c'est du niveau des Andrew  Sisters , Cuanto le Gusta: "We got  to get going, we 're on our way to somewhere!") . La tautologie appelle le verdict de bêtise, car quand on parle, on est supposé dire quelque chose d'intéressant, et si l'on ne dit qu'une évidence, il aurait mieux valu se taire. Mais une tautologie peut être l'expression d'une intention, et Mac Mahon ne fut pas en l'espèce tautologique.

    J’en conclus que la bêtise de Mac Mahon est grandement exagérée. Appliquons -lui le principe de charité. Peut être faisait-il, comme Brutus, semblant de jouer les idiots, pour mieux tromper ses adversaires. Au moins ne se suicida-t-il pas sur la tombe de sa maîtresse, comme le général Boulanger, à qui l’on prête un mot au moins aussi prudhommesque:  « Pour réussir un coup d'État, il faut neuf chances sur dix, et encore on hésite ».

                                        
                                         Mac Mahon prenant la Tour de Malakoff, 1855