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mardi 1 mars 2016

J' t'ai pas appelé






                                                       Le pré de Saint Vallier 

     Contrairement à ce que ce laisse entendre une image sans doute inspirée du Grand Meaulnes, voire du Petit Chose, les enfants dans la cour de récréation sont souvent solitaires, et aimeraient se mêler aux jeux des autres. Un jour de printemps, vers 1958 ou 59, mon école entière, celle du Cap d’Antibes, se transporta dans l’arrière-pays antibois et au-delà de Grasse, à Saint Vallier de Thiey, petit village déjà montagnard à l’entrée de la route Napoléon. Il y avait là de grands prés ombragés, propices aux colos et aux classes de plein air. Les groupes d’enfants se formaient et l’on pique niquait. Je faisais partie du groupe des petits, et aspirais – déjà – à rejoindre celui des Grands. A un moment, un Grand, assez dadais et arrogant, mais que je respectais comme Grand, m’appela, du sein de son groupe de fidèles posté à une dizaine de mètres : « Eh ! Toi ! P'tit ! Viens là !». Mon sang ne fit qu’un tour : un Grand m’appelait, voulait lier avec moi, quelle occasion unique ! J’accourus, comme un caniche à qui l’on eût présenté un bâton à attraper. A peine m’étais-je avancé, plein d’espoir d’intégrer cette troupe, qu’il me lança : «  J’t’ai pas appelé ! », et de rire de ma déconvenue et de sa farce avec son état-major. Il avait compris mon désir de m’adjoindre à leur groupe, et s’en gaussait, me rappelant à mon statut de bambin (on aura deviné qu’il en allait de même avec les filles).


     Je n’ai jamais oublié cette humiliation, et l’ai retrouvée, sous bien d’autres formes, plus tard. Je livre aux psychanalystes, et aux calvinistes parmi ceux-ci, l’étude du caractère structurant pour ma personnalité de cet épisode. Devenu adulte, je me suis retrouvé bien souvent dans des cas où j’aurais aimé me joindre à tel conclave prestigieux, mais où, après qu’on ait fait mine de m’y appeler, on me signifiait que non, je n’étais pas des leurs. Les épisodes les plus récents mettent en jeu la grande cour de récréation contemporaine qu’est internet. Là aussi on se trouve en présence d’un espace public, une sorte de grand pré, où tout le monde gambade. Mais des groupes se forment, sur ce que l’on appelle « les réseaux sociaux ». Ils sont destinés à mettre en relation les gens qui jouent sur le grand pré d’internet. Les gens y sont « amis » via leurs faces (en anglais cela veut aussi dire grimace) et ils se likent mutuellement, comme jadis on faisait un clin d’œil au passage (mais il y a des gens qui sont furieux qu’on ne like  pas leur chien ou leur dernière pizza). Ou bien ils sont prévenus par  tweet , comme les oiseaux qui s’appellent le matin. Ou encore ils se « lient » sur tel ou tel réseau. J’ai accepté d’aller sur certains (academia.edu, research gate) parce que les gens qui y sont présents sont déjà mes amis, en vrai, et pas des soi-disant amis électroniques, et qu’on y lit leurs articles et pas les infos de leurs surpattes. Mais je résiste à tous les autres. Je reçois pourtant, presque journellement, des invitations à « rejoindre » tel ou tel sur linkedin, et ces invitations viennent souvent de personnages importants. Mais je sais parfaitement qu’ils ne cherchent qu’à faire leur pub, pour leur networking, et que si je me hasardais à les contacter sur ledit réseau, ils me signifieraient illico : « J’t’ai pas appelé ».