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dimanche 7 février 2016

Greguerías




                                                                

                                          Ramón Gómez de la Serna (1888-1963)


       Le lecteur de ce blog aura peut-être remarqué que son titre contient le terme greguerías. Une greguería   c'est littéralement une blague, une apostrophe que l'on crie dans la rue, comme celle que j'ai entendu une fois sur le Faubourg Saint Antoine de la part d'ouvriers travaillant sur un chantier qui  voyaient passer dans la rue une jolie jeune fille portant une robe d'été légère à volants : " Mets la nappe, j'apporte les couverts!". Mais les sujets peuvent être plus sérieux ou moins prosaïques (selon la nouvelle orthograffe, je devrais écrire "prosaiques", tout comme je devrais, je suppose, supprimer la plupart des accents en espagnol, y compris celui qui orne le héros de ce billet). Et surtout il y a des règles d'écriture de la greguería . La greguería est, comme on sait, une invention de Ramón Gómez de la Serna, l'un des plus grands écrivains espagnols, héritier de Quevedo, de Góngora, ami de Borges pendant son long exil en Argentine, qu'on considère comme un écrivain surréaliste, mais qu'on pourrait aussi bien appeler hyper-réaliste. Il appréciait Remy de Gourmont, et bien de ses proses font penser à Jarry, à Swift, à Lichtenberg ou à Fénéon  et aux pataphysiciens, bien plus qu'aux surréalistes français. Valéry Larbaud attira l'attention des lecteurs français dès les années 1920 sur son livre le plus célèbre, un classique de l'anthropologie poétique: Senos, qui décrit les seins dans toutes les variétés, toutes les positions, et toutes les situations. Mais il écrivit surtout des centaines de greguerías. Selon Ramón, la  greguería, c'est une combinaison d'humour et de métaphore, mise sous forme d'aphorisme poétique. Presque toutes reposent sur une comparaison frappante, et très souvent elles anthropomorphisent les objets et les animaux. En voici quelques unes

Las rosas se suicidan
Catálogo: recuerdo de lo que se olvidará.
En los sueños del calvo no hay sombra.
Los negros tienen voz de túnel.
Una de las mayores maldades de la vida es tirar la cerilla encendida al agua

et l'une de mes préférées :

 Las estrellas telegrafian tremblores

En voici quelques unes traduites en français (trad JF Carcelen et Gerge Tyras, ed Cent pages, 2004):

La logique est un pulvérisateur de raison
Etre à Venise c'est croire que l'on est à Venise, Rêver de Venise, c'est être à Venise
Il mangea tant de riz qu'il apprit à parler le chinois
Les pensées jaunes sont jalouses des pensées violettes
Que la vitre est jolie quand elle se brise en toile d'araignée!

  Ce principe des "objets inanimés avez-vous donc une âme" est aussi très fréquent chez nombre de romanciers contemporains comme Echenoz et Chevillard, qui apprécient les greguerías  et en truffent leur prose.

 Je n'ai pas ici vraiment pratiqué la greguería , qui est une forme courte et ramassée. Mais j'en apprécie l'esprit.





jeudi 4 février 2016

Alceste au bac




Un critique m'a qualifié d'auteur de dissertations de terminale. Je poursuis donc dans cette veine.


 Sujet de dissertation de philosophie donné au bac 2016
La philanthropie est-elle une bonne chose ?

Copie d’Algernon Schmorenzeit, Lycée de Bourg en Bresse,  ayant reçu la note de 19/20

   La philanthropie est bien vue. Les milliardaires la pratiquent, et même si c’est le plus souvent pour échapper aux impôts et faire du buzz sur les réseaux et les médias, et finalement pour pouvoir investir plus et se protéger des critiques méchantes de ceux qui notent que 1% de la population planétaire possède 90% de la richesse du globe entier, qui se chagrinerait des redistributions qu’elle induit ? En plus si un milliardaire vient donner l’aumône à ma place au mendiant qui m’accoste dans la rue, je me sens mieux. Et ne satisfait-elle pas ce sentiment de sympathie universelle dont Hume disait qu’il est un des ressorts de l’âme humaine ? Même si on la trouve larmoyante et cucul, ne préfère-t-on pas aider un réfugié en loques que donner plus à une vieille dame riche, même malade et malheureuse ?
     Bien sûr il y a des objections. La philanthropie est supposée nous conduire à aimer tous les hommes, dans toutes les conditions, mais aussi particulièrement ceux qui sont dans le besoin. Elle satisfait notre amour du genre humain, nos principes kantiens. Mais si les pauvres mordent la main qui les nourrit, que dire ? S’ils sont criminels, malgré la gentillesse dont nous les abreuvons, que dire ? Faut-il, vieux dilemme chrétien, toujours être charitable, au détriment de la justice ? Et la philanthropie n’est-elle pas tout simplement un renforcement du pouvoir des riches ? Si je donne au pauvre des sous, mais le force à aller aux écoles que j’ai construites pour lui, comme le fit jadis Pullman et de nos jours les Gates, Zuckerberg, Buffet etc. , est-ce que je le libère ? Si je sors l’Oncle Tom de sa case pour en faire un Nestor dans ma maison coloniale, j’ai été philanthrope, mais ne lui ai-je pas soutiré , comme un vulgaire voleur, ce qu’il a de plus précieux, sa liberté ? Et si en plus, je montre au monde entier combien je suis généreux et aimable à tout le genre humain, ne satisfais-je pas des instincts aussi bas que ceux je prétends combattre ?
   On connaît toutes ces objections. Elles sont fortes, irrépressibles. La plus évidente est encore celle-ci : le genre humain n’est pas aimable. L’attitude naturelle de tout humain n’est pas la philanthropie , mais la misanthropie. Qui va dire que je peux aimer les hommes politiques que je vois tous les jours, les gens dans la rue, les misérables de toutes sortes qui s'attachent à mes basques, les employés tatillons et hargneux, les commerçants gripesous, les enflures que la vie m'apporte à chaque tournant?  Ce n'est pas seulement que je ne peux pas: je ne dois pas. Admettons que Kant ait raison, et que je doive aimer en moi et chez les autres l'humanité. Le meilleur moyen pour y parvenir est-il de donner plus aux miséreux ? Non. C'est de les traiter comme s'ils étaient les pires exemplaires du genre humain. Si l'on est misanthrope, on ne donnera jamais crédit aux humains, mais on s'étonnera, chaque fois qu'une lueur d'intelligence ou de bonté les anime. Alors que le philanthrope suppose que cette lueur éclaire toujours les visages des Affreux sales et méchants . C'est une grosse erreur. Ils sont affreux, sales et méchants. Mais quel plaisir insigne quand l'un d'eux est capable de s'élever à un semblant de raison, de bonté! Il est si agréable d'avoir, en de très rares occasions, la surprise de constater un peu de raison et d'humanité. N'est ce pas bien plus agréable que de supposer bêtement que ces qualités sont toujours là? La misanthropie est la meilleure attitude. Nos milliardaires en fait la pratiquent. Je les soupçonne de monter toutes ces opérations de charité publique afin de sélectionner, dans les populations qu'ils aident de leur dons, les quelques lueurs d'humanité. Ils sont en fait misanthropes. Et ont bien raison. 

commentaire du professeur ayant noté la copie : 

Très amusant travail, bien vu, même si pas toujours bien raisonné. Mais un peu trop schopenhauerien. 

                                                     Brutti, Sporchi e Cattivi