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mardi 1 décembre 2015

René Pommier éducateur



                                 Jean-Philippe Caresme, le jeu de la bascule et le jeu du cache tampon


        Depuis plus de quarante ans, René Pommier fustige l’interprétationnite, la maladie qui consiste à surinterpréter les comportements humains en cherchant quelque secret caché, dont sont malades selon lui aussi bien Freud que les structuralistes et leurs descendants, mais aussi leurs ancêtres. C'est le besoin humain de jouer à cache tampon : on postule qu'il y a du caché, nécessairement profond, secret, interdit, et on joue au jeu consistant à révéler "les choses cachées depuis la fondation du monde". On a l'effet "ha!ha!" quand on a trouvé et on se sent l'échine parcourue d'un frisson d'égyptologue quand, derrière la tombe, on trouve la Chambre d'Horus. Le tampon bien sûr n'a rien de caché, rien d'ancestral, il a été mis là par l'enquêteur lui-même, qui se targue ensuite d'avoir révélé ce qu'il avait déjà mis sous son boisseau. René Pommier a passé une partie de sa vie de polémiste rationaliste à dénoncer cette pratique. Tel un garde chasse face aux braconniers et aux contrebandiers de l'intellect, il nous rappelle que les choses soi disant cachées ne le sont pas du tout, que tout est clair pour qui ne veut pas se laisser enfumer.  Son rationalisme rechigné est-il aussi ringard qu’il le semble ? N’avons-nous pas encore besoin de voltairiens polémistes comme lui ?

       Invariablement René Pommier prend pour cible tel Grand Interprète (Barthes, Freud, René Girard sont ses têtes de turc favorites) ou tel courant (le structuralisme littéraire, la sémiotique, la stylistique), et armé de son seul bon sens, en vient, preuves empiriques à l’appui, à une conclusion invariable : non seulement ces gens-là nous abusent, mais ils sont fous. Ses titres parlent assez : «  Assez décodé » (Roblot 1978), « Sigmund est fou et a tout faux » (de Fallois 2008),  « René Girard, un allumé qui se prend pour un phare » (Kimé 2010), « Freud et Léonard de Vinci, quand un déjanté décrypte un géant » (Kimè 2014), et  La psychopathologie de la vie quotidienne, ou quand Freud déménage du matin au soir, (2015) et O Blaise ! à quoi tu penses ? (Kimès 2015) . Au moment où l'on célèbre unanimement René Girard , qui vient de passer de l'autre côté du Grand Secret, et qu'on nous explique qu'il a la clef de la violence mimétique ( comment n'y avait-on pas pensé avant ? Daech n'est autre que le frère mimétique du capitalisme....)

     L’argument de ses livres est simple : tous ces gens croient avoir une clef universelle pour comprendre tous les textes et tous les comportements humains, particulièrement les textes littéraires et les grandes mythologies et la religion, mais aucune de leurs clefs ne fonctionne, et les contre exemples abondent. Il n’a pas de mal à montrer l’arbitraire et le simplisme des lectures shakespeariennes de Girard de l’interprétation par Freud du souvenir d’enfance de Léonard de Vinci ou des lapsus, oublis et autres accidents de la vie quotidienne. L’inspecteur Pommier, qui ne renonce jamais, mène l’enquête, et entend montrer que ce que les grands thaumaturges de l’interprétation prennent pour des découvertes profondes et révélatrices de l’inconscient ou du Désir humain ne sont que des enfumages. Sa démarche rejoint en grande partie pour le cas de Freud celle de Timpanaro (Il lapsus freudiano, Boringhieri 2002) qui dénonçait déjà la fragilité des exemples freudiens, et au-delà les réactions classiques et salutaires de Popper,  de Wittgenstein ou d’Adolf Grünbaum. Pommier n’échappe cependant pas, par un retournement familier, aux exagérations qu’il dénonce lui-même. Ainsi, bien qu’il ait raison de dénoncer la tendance de Freud à la généralisation pour renforcer sa démonstration, il tend à manquer l’ironie de Freud, qui souvent fait comprendre à son lecteur qu’il joue avec ses interprétations plus qu’il n’entend les prouver empiriquement, et il ne relève pas les passages où par exemple Freud  admet que nombre des oublis et lapsus s’expliquent aussi par des raisons banales ( proximités syllabiques, accidents)  sans prétendre généraliser : « A  côté du simple oubli d'un nom propre, il existe des cas où l'oubli est déterminé par le refoulement ».  Et il est dommage que ses livres sur Freud ressemblent parfois à ceux de Michel Onfray. Il y a un Freud prétentieux et doctrinaire, mais il y en a aussi un autre plus Aufklärer , plus ironique, comme dans son livre sur le Witz
     Les grandes leçons de ces enquêtes sont d’abord que le sens d’un texte ou d’un ensemble d’actions et de phénomènes humains est beaucoup moins caché et profond, bien plus évident et accessible au sens commun que ne le croient les « mabouls » de l’interprétation. Ensuite que nous avons un besoin irrépressible de mystère et corrélativement d’interpréter ces mystères, besoin qui rend compte en grande mesure de notre besoin religieux (et Pommier montre en ce sens que René Girard ou Freud ne sont pas si loin de Thérèse d’Avila, « sainte ou cintrée »). Enfin que nous n’avons aucun besoin d’une psychologie des profondeurs, et que la psychologie de tous les jours, le bon sens et la raison, expliquent bien mieux que toutes les sémiotiques et tous les inconscients.  La méthode de Pommier est celle des professeurs de français classiques, qui nous apprenaient d'abord à lire les textes avant de de chercher à les comprendre en profondeur. J'avoue moi-même avoir détesté certains d'entre eux quand j'étais étudiant, notamment mon professeur de lettres d'hypokhâgne, Adrien Faugautier, qui me reprochait d'être barthésien et surtout blanchotien dans mes lectures de Valéry et des classiques, et qui détestait mon intellectualiste (" Scalpel, me disait-il , vous n'êtes pas capable de sentir un poème" ), mais je dois aujourd'hui reconnaître qu'il avait raison, et lui rendre rétrospectivement hommage.
    Cette leçon de rationalisme bon teint et de classicisme bougon, souvent proche de celle de Désiré Nisard (ô Chevillard !), paraîtra ringarde. N’avons-nous pas depuis longtemps dépassé la question de savoir qui, de Barthes ou de Picard, a raison sur Racine ? N’avons-nous pas viré depuis un demi-siècle notre cuti structuraliste ? Pommier ne serait-il pas comme ces soldats japonais perdus sur des îles du pacifique qui croient que la guerre n’est pas finie ? Certes, il scrogneugneuse, en vieux rationaliste, comme jadis Benda contre un existentialisme déjà passé de mode. Comme Benda, qui fustigeait tout ce qui est bergsonien et « dynamique » et revendiquait le droit d’être « statique » et de croire en une Minerve immuable, Pommier a sa marotte. Mais sa polémique, même ressassée, est tonique. Car il n’est pas certain que nous nous soyons totalement débarrassés de notre fascination pour l’époque structuraliste (comme en témoigne le fait que Barthes, Lévi-Strauss, Blanchot et Foucault soient encore en selle). Et aussi parce que dans un univers intellectuel où le moindre haussement de ton, la moindre critique, même argumentée, passe pour une offense à la political correctness, et où l’on a perdu le sens des grandes disputes qui jadis animaient encore l’academia, il est bon d’avoir des écrits de ce genre. Il est seulement dommage que leur auteur ne s’attaque pas aussi aux gloires médiatiques de notre époque, et ne montre pas – pour employer l’un de ses termes à propos des gloires passées - la grande continuité du crétinisme dans la vie intellectuelle française.

    René Pommier vient de rééditer chez Kimè son livre sur Pascal , O Blaise à quoi tu penses?. Militant athée comme seuls peuvent l'être ceux qui ont jadis été croyants, Pommier se concentre sur Pascal apologète. Sa lecture là aussi manque peut être de la subtilité que les Pascaliens nous ont léguée et qui a tellement intimidé les lecteurs comme moi qu'ils ne parviennent plus à formuler des objections simples: où est-il ce Dieu caché? Pourquoi ne peut-on jamais parvenir à la vérité que dans Christ ? les "preuves" de la religion chrétienne sont elles si bonnes ? La beauté du style de Pascal peut-elle cacher la faiblesse de ses raisons?

    Pommier suit le Voltaire des Lettres philosophiques (je ne saurais trop recommander ici la lecture de l'étude de Martine Pécharman) mais il retrouve aussi l'anti-Pascalisme de Benda. Benda ne cesse ici ou là de lancer des piques à Pascal. Il moque l'éloge du coeur, du frisson existentiel, le style du fragment qu'on loue chez le Clermontois, et dans un texte peut connu résume ses détestations : 

" La forme profondément irrationnelle de ce grand esprit: aversion de la clarté, le primat donné aux arguments du coeur, culte de la chose qui se sent, mépris de celle qui s'explique, adoration de l'idée de miracle, exaltation du contradictoire, du mystérieux, de l'incompréhensible (même en mathématiques: culte du nombre infini). Il est le père évident, d'ailleurs hautement reconnu, de notre littérature de ce dernier demi-siècle en sa religion du trouble et sa levée de boucliers contre le 'clair et distinct,' et on comprend qu'elle lui ait fait une place a part entre les maîtres français. On oserait parfois se demander même en quoi cet adorateur de l'inintelligible est français ( "Pascal et le libertin," in Anthologie des essayistes français, Paris (KRA), 1929)