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mercredi 19 août 2015

Badiou et la vache interloquée



  


  Dans un excellent article paru dans Le Temps le 18 aout 2015, illustré par une photo de vache (suisse on présume) interloquée, François Jacquet, doctorant en philosophie à l’Université de Genève, soutient que les animaux ont des droits, et que ne pas les leur accorder revient à être spéciste, attitude que l’on peut mettre sur le même plan que le racisme pour les humains. Ce qui frappe n’est pas tant la thèse, qui n’est pas nouvelle, que l’argumentation claire et pugnace de l’auteur. Il soutient que les animaux ont des droits parce qu’ils ont, tout comme nous, des intérêts, fondés sur le besoin de ne pas souffrir. La différence entre eux et nous n’est pas de nature, mais de degré, et ignorer ces similitudes entre espèces est du spécisme. Argument classique, d’inspiration utilitariste, proche de ceux que Peter Singer avance depuis des années, qui cependant ne nous dit pas sur quoi reposent les droits ainsi basés sur les intérêts des animaux, ni à quel degré un être qui n’est pas capable de revendiquer ses droits et qui n’a pas au moins la potentialité de le faire (à la différence des enfants, des fous et des handicapés mentaux) peut avoir de tels droits. On a beau s’être convaincu de ce que Jean Marie Schaeffer appelle la fin de l’exception humaine, on reste encore peu convaincu que le spécisme et le racisme puissent se mettre sur le même plan comme le fait François Jacquet. Mais on peut bien admettre que les animaux aient, en un sens encore à définir, un certain droit au bonheur. Ont-ils aussi droit au respect et une dignité ? La vache suisse qui illustre l’article est-elle indignée qu’on l’oublie ? Proteste-t-elle de son bon droit ? De la dignité Michael Rosen a parlé récemment très bien
Mais le texte de François Jacquet est exactement le type d’article qu’on est en droit d’attendre dans une discussion de journal : accessible à tous, posant clairement les points, de manière argumentée. 

     On ne peut pas en dire autant du long entretien avec Alain Badiou en double page du Monde daté du jour de l’Assomption infligé à ceux qui, comme moi, ont acheté le numéro pour avoir l’interview de Keith Richards dans le Magazine qui l’accompagne. On s’attendrait à ce que notre auteur, si rare dans les colonnes des journaux, profite de cette occasion pour nous donner une leçon de philosophie, puisque ces propos sur le bonheur – sujet si audacieux et si rarement traité dans la philosophie médiatique -   sont supposés venir d’une « leçon » donnée en Avignon. Mais en fait de leçon de philosophie on a surtout un exercice égotiste, étalé sur deux pages du quotidien, dans lequel l’auteur de L’être et l’événement nous raconte que sa formule du bonheur est celle que son père, résistant et maire de Toulouse, lui a laissée : « Tu peux donc tu dois » et l’illustre par la rencontre socratique qu’il fit d’un professeur de français qui lui donna le goût du théâtre. Mais à aucun moment ledit philosophe ne se pose une question que le moindre élève de terminale se poserait : « Que veut la volonté et quel est son contenu ? » Est-ce qu’on peut vouloir n’importe quoi, y compris des choses irrationnelles, du moment qu’on veut ? Est-ce que le grand platonicien qu’est Badiou serait devenu nietzschéen ? S’il semble nous dire comme Descartes et tout le volontarisme français, que la volonté est infinie, et comme Sartre, que l’essentiel est d’être libre, oublie-t-il que Descartes requérait que la volonté soit éclairée par l’entendement ? Cette volonté purement formelle, qui sonne un peu kantien, a quand même un contenu, le bonheur, mais celui-ci n’a pas lui-même de contenu, sinon une vague injonction à un accomplissement collectif dont on comprend entre les lignes qu’il est celui que propose la Révolution communiste, et qu’étant « social » ( pourquoi ? on ne nous le dit pas) il s’oppose à la « satisfaction » individuelle qui nous est proposée par la civilisation individualiste du capitaliste, qui est un autre nom de ce que l’utilitarisme, ancien comme moderne, appelle l’intérêt. L’exemple est donné par les Grecs d’aujourd’hui, selon Badiou, qui veulent « vivre autrement » et pas ce que veulent les banquiers européens. Mais les Grecs ne veulent-il pas aussi un peu de satisfaction ? Vivre autrement ne passe-t-il pas aussi par la satisfaction ? Si Badiou définit aussi le malheur comme « un état d’insatisfaction grave » n’admet-il pas que le bonheur ne s’oppose pas à la satisfaction ? D’un côté notre platonicien refuse l’idée d’un bonheur transcendant au-delà du monde des mortels, mais de l’autre il nous dit que le contenu du bonheur est une notion tout aussi abstraite : « Prendre des risques dans ses décisions ». Quels risques ? Des décisions de quoi ? Si nous passons aussi sur le fait que Badiou a l’air de croire que les stoïciens proposent un bonheur égoïste ( alors que ce sont des philosophes cosmopolites), on se demande bien en quoi peut consister cette thèse éclectique, qui combine des bouts de Nietzsche, de Kant, de Marx, de Sartre et de Lacan. Notre auteur illustre l’éclectisme français traditionnel depuis Cousin, qui ne craint jamais les non sequitur du moment qu’il peut énoncer des banalités éculées à la première personne, ce que lui demandent les journaux. C’est, n’en déplaise au platonisme de Badiou, un langage de sophiste. 

    Comparez et contrastez, nous demandent les exercices scolaires. C’est vite fait dans ce cas.