Pages

dimanche 17 mai 2015

LES ENIGMA VARIATIONS DE WES ANDERSON





      Il n’a échappé à personne que les films méticuleux  de Wes Anderson sont truffés, à l’intérieur d’un même film, mais aussi de film en film, de répétitions et  de manies qui tournent au gimmick voire à l’obsession. Juste pour prendre quelques exemples :
-           
                          Les lunettes ( de Max Fischer dans Rushmore,  de Dudley dans Royal Tenenbaum 




       de  Hennesey dans   Life aquatic  et dans Grand Budapest ,
  
                       


        et surtout de Sam dans Moonrise

-          



       La tente d’indien (Royal Tenenbaum, Moonrise


-         L'obsession de la couleur jaune ( très nette dans Moonrise : robe de Suzy, foulards scout, etc.) 

       L'obsession du chien martyr: ( Tenenbaum, Life Aquatic, Moonrise

      L’obsession du style et de la mode, et d’une manière générale du costume,
qui n’a pas échappé aux Fashionista et a valu à WE de décrocher des contrats pour des clips publicitaires juteux pour des bières, des parfums ou les cartes de crédit ( voir ici)

Mais sur fond de ces répétitions, les films sont aussi truffés d’incongruités, de coqs à l’âne, de clins d’œil et de bizarreries loufdingues surgissant brusquement au détour d’une scène. Cela n’a rien d’étonnant ni de nouveau dans le cinéma : par exemple tous les films de Hitchock ont une scène où Alfred H. lui-même apparaît, dans le champ de la camera, où comme un quidam de passage ( il y a même des citations hitchockiennes, comme les vieilles dames allemandes dans la wagon restaurant du Darjeeling Limited ) Tout cela fait de ses films des équivalents des albums de Tintin, autorisant l’andersonophilie  érudite au même titre que la tintinophilie. J’ai déjà commenté ailleurs  le rôle de la citation dans le kitsch andersonien. 

     Ce que je voudrais commenter ici est un autre trait voisin mais différent. Il y a chez Anderson des micros épisodes parfaitement surréalistes où un objet énigmatique fait une apparition. En voici quelques exemples :

1      - Hyppocampe arc en ciel, boa jaune pendant la poursuite avec les pirates  dans Life aquatic
              
           L'hyppocampe arc en ciel est peut être décoratif. Mais pourquoi un boa jaune
 
2     -    Tortue gravée avec un nom  dans Moonrise Kingdom
     
            Sam  pêche une tortue. Dessus est gravé un nom : « Albert ». Pourquoi "Albert"?
 
3     -   Le plus évident, mais aussi le plus mystérieux est la tache de vin en forme du Mexique sur la joue d'Agatha dans Grand Hotel Budapest 




            Mais tout lecteur de Nathanael Hawthorne aura reconnu une allusion à The Birthmark, l'une des histoires les plus célèbres de l'auteur de la Scarlet letter  ( aussi une histoire de marque) .
Dans cette histoire , un savant, Aylmer, épouse une femme, Georgiana, qui a une marque sur la joue gauche ( dans le Grand Budapest, c'est la joue droite d'Agatha) :

 "In the centre of Georgiana's left cheek there was a singular mark, deeply interwoven, as it were, with the texture and substance of her face. In the usual state of her complexion--a healthy though delicate bloom--the mark wore a tint of deeper crimson, which imperfectly defined its shape amid the surrounding rosiness. When she blushed it gradually became more indistinct, and finally vanished amid the triumphant rush of blood that bathed the whole cheek with its brilliant glow. But if any shifting motion caused her to turn pale there was the mark again, a crimson stain upon the snow, in what Aylmer sometimes deemed an almost fearful distinctness. Its shape bore not a little similarity to the human hand, though of the smallest pygmy size." 

Aylmer est obsédé par cette tache, qu'il veut enlever. Il fait boire à Agatha un filtre, qui enlève la tache, mais la tue.


 Dans Grand Budapest, Zero hérite de l'hotel, mais il perd Agatha, et il est inconsolable. 

 La morale assez évidente d'Hawthorne est qu'il est criminel de vouloir changer la nature :

  "It was the fatal flaw of humanity which Nature, in one shape or another, stamps ineffaceably on all her productions, either to imply that they are temporary and finite, or that their perfection must be wrought by toil and pain. The crimson hand expressed the ineludible gripe in which mortality clutches the highest and purest of earthly mould, degrading them into kindred with the lowest, and even with the very brutes, like whom their visible frames return to dust. In this manner, selecting it as the symbol of his wife's liability to sin, sorrow, decay, and death." 

    La  perfection se mérite par le labeur et la douleur. J'ai déjà noté ( QL 1101, 2014) les références 
puritaines de Wes Anderson. Ici elles sont évidentes.

    Je ne suis pas le premier à avoir remarqué ce détail, en apparence anodin ou rigolo, mais en 
     fait essentiel. Kailyn Kent a commenté ce point et d'autres. Voir son excellente analyse sur le blog 
       
     Mais je confesse n'avoir pas résolu les autres énigmes, celle de la tortue, de l'hippocampe et du boa. Et pourquoi le Mexique ?  Kaylin Kent suggère que cela pourrait avoir un rapport avec le statut d'exilé de Zero.

      Mais pour finir, notons que Max Fischer dans Rushmore , à la question que lui pose Hermann Blume ( Bill Murray) sur ce qu'il a fait de sa vie, Max répond 

      "I saved latin" 

    ( Il a maintenu la classe de latin de Rushmore pour impressionner la prof dont il amoureux) 

       Voilà certainement un exploit  dont l'Education nationale française ne peut pas se prévaloir.


                                           Et les bijoux perdus de l'antique Palmyre