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vendredi 13 février 2015

SAINT CYRAN JANSENISTE ANALYTIQUE






                  
Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran


On lit dans un numéro de l’éminente revue Cités , dans le N° 56, 2013 ( dont d'autres ont mieux parlé que nous ) sous la plume du présentateur d’un dossier sur la philosophie en France aujourd’hui :

« Nous vivons à une époque où il est devenu difficile de poser à nouveaux frais la question (en apparence éculée) du « sujet ». Il en était déjà ainsi à l’heure où je commençais mes études et où phénoménologues, marxistes, poststructuralistes et herméneutes, jouissaient de l’estime générale. Et il en est toujours ainsi depuis que la philosophie analytique a pris le pouvoir dans nos institutions universitaires et de recherche, et qu’une métaphysique néo-réaliste se reconstitue peu à peu sous nos yeux. Qu’en est-il d’ailleurs de ce courant qui a bien sûr tout son sens et toute sa pertinence ? Les raisons qui président à son hégémonie ne me semblent pas devoir être séparées de la place qu’occupe dans notre univers mondialisé ce puritanisme d’origine protestante auquel Weber rattachait déjà l’essor du capitalisme. Et il n’est pas jusqu’à la philosophie dite « de l’esprit » qui ne soit le rejeton d’un monde farouchement puritain, dans lequel les questions relatives au corps charnel n’entrent en ligne de compte, si jamais elles le font, que de façon tout à fait marginale. Quant au traitement des questions liées au langage, à sa nature et à sa signification, il contourne, dans ce contexte, tout ce que la tradition philosophique dite « continentale », fût-elle la plus spéculative, a toujours abordé en termes de désir et de passions. Tous ces nouveaux savoirs linguistiques et cognitifs ne reposent-ils pas sur la substitution de l’entendement (mind) à l’esprit (spirit) et du cerveau (brain) à l’entendement ? Et cela ne va-t-il pas de pair avec les attaques constantes que la psychanalyse essuie désormais de la part des « comportementalistes » ? Sans doute importe-t-il aussi de résister à ce qui est devenu le modèle dominant du discours philosophique (un modèle lui aussi non-« continental ») et qui en fait toute la misère actuelle, à savoir la réduction du logos à sa seule trame argumentative, au nom d’une rigueur identifiée à un système de preuves et d’une pensée identifiée à une série de thèses, alors que la philosophie de Socrate à Wittgenstein au moins, s’est construite dans l’écart et la tension (toujours à méditer)entre le logique et l’éthique, entre le juste au sens de la justesse et le juste au sens de la justice, cet écart ou cette tension étant seuls à même de produire le plus important: des
événements de subjectivation, c’est-à-dire des effets de libération, aussi bien chez le destinateur que chez le destinataire d’une parole prétendant à la vérité. (Paul Audi, « Nouvelles approches philosophiques », Cités, 2013/4 n° 56, p. 133-134)

     Le message est clair. L’ « hégémonie » de la philosophie analytique n’est autre que celle du capitalisme, c’est- à dire le règne de l’argent, dont Weber a montré qu’il était corrélatif de (et donc sans doute causé par) l’éthique protestante. La métaphysique réaliste, la réduction de l’esprit (spirit ) au  mental (mind ! Les mots philosophiques ont beau , comme nous le soutient certain Dictionnaire, être intraduisibles, mind  n'a jamais voulu dire entendement en anglais, c'est understanding) et par ce truchement au cerveau (brain), la réduction du discours à l’argumentation logique, l’exclusion de la chair et de la liberté, la disparition du sujet , tout cela dérive du puritanisme et du protestantisme calviniste, et ne peut être que rejeté par un philosophe français, qui bien entendu se doit de a) distinguer l’esprit non seulement du cerveau, mais aussi de la mens, b) distinguer la chair du corps, et c) croire à la liberté, bref souscrire en philosophie aux articles de base de la foi catholique. Puisque l’auteur aime ce que Bentham appelait les sweeping comparisons, on est très tenté de rapprocher le mouvement d’horreur qu’il exprime par tous ses pores de celui que le catholique éprouve non seulement  face à la doctrine protestante, mais aussi vis-à-vis du jansénisme qui n’en est qu’une variante.  Dans sa thèse complémentaire de 1922 sur l’Abbé de Saint Cyran, Jean Laporte rapportait le jugement de Fernand Mourret dans son Histoire de l’Eglise ( Paris 1914) sur le fondateur de Port Royal : 


« Quant à sa doctrine il est facile  de la dégager de tout ce qu'on a vu jusqu'ici de ses écrits et de  ses actes : un dogme désespérant, reposant sur la croyance à la  Prédestination, au serf arbitre, et au petit nombre des élus;  une morale inhumaine à force d'austérité, proscrivant la poésie,  rabaissant le mariage, comprimant toutes les affections de la  famille, tous les attraits de la nature ; une liturgie sans éclat, empruntant aux premiers siècles leurs coutumes les plus sévères, la  pénitence publique, la grand'messe obligatoire, etc. ; la discipline  ecclésiastique énervée dans ce qu’ elle a de plus essentiel : dans  l'autorité du Pape, dont on discute les décisions, dans celle des  Evéques, qu'un seul péché prive de leurs pouvoirs, en somme un semi-protestantisme.»  (op cit, p.4)


Mourret ne décrivait-il pas là les futurs dogmes de la philosophie analytique : refus du libre arbitre (fonctionnalisme et matérialisme en philosophy of mind ) , calvinisme et prédestination ( Plantinga), austérité morale ( Rawls ne sort-il pas du Mayflower ?) , goût pour la logique plutôt que pour la finesse rhétorique, culte de la publicité du débat et de la critique publique, rejet de l’autorité et de la tradition de l’histoire de la philosophie ? En somme un quasi protestantisme philosophique. Quant à son lien avec la capitalisme, il n'est plus à prouver ( voir  Martin Mongin, "Qui sont les  nouveaux philosophes analytiques ? Quand la philosophie fricote avec le monde de l'ingénierie" , Esprit, dec 2006, 189-197).

On dira que je me moque. Tout comme tel ami de Saint Cyran qui s’adressait aux Jésuites : 


« S'il se trouve des endroits où l'on soit excité à rire, c'est parce que les sujets mêmes y portaient. Il y a beaucoup de choses qui méritent d'être moquées et jouées de la sorte, de peur de leur donner du poids en les combattant sérieusement. Rien n'est plus dû à la vanité que la risée; et c'est proprement à la vérité à qui il appartient de rire, parce qu'elle est gaie, et de se jouer de ses ennemis, parce qu'elle est assurée de la victoire » ( Pascal, Provinciales, XI )