Pages

jeudi 11 septembre 2014

BOSSE DE NAGE

                                             Grotte des nageurs,Gilf al-Kabir




   Les philosophes, peut-être depuis que Rousseau et Nietzsche en ont fait l’éloge, adorent la marche, et soutiennent même qu’elle aide à penser. Une vague récente d’essais de philosophes nous ont vanté la marche non seulement comme accoucheuse de la pensée, mais aussi comme style de vie philosophique et comme éthique. Du coup le philosophe barbu, rondouillard, vêtu de velours côtelé et fumant perpétuellement la pipe de notre jeunesse a pris un coup de vieux. Nos philosophes sont à présent en short, en chaussures de marche, avec tee-shirt couvert de sueur et sac à dos. Sans doute un autre effet de la fin de la philosophie en fauteuil, et du triomphe de la philosophie en laboratoire, ou en plein air, en summer camp revendiquée par les philosophes expérimentaux. 

     Les arguments en faveur de cette transformation du corps du philosophe sont d’abord que la marche, et même la course aident  à penser. J’avoue que je n’ai pour ma part jamais été un adepte des pieds pour produire cette fonction. Je ne pense jamais mieux qu’assis, la plupart du temps en écrivant et en lisant (on se demande comme le marcheur peut écrire en même temps, même si lire peut à la rigueur se faire, bien que ce soit souvent au détriment de l’orientation du marcheur), voire couché. Ces philosophes aiment à citer la phrase de Nietzsche dans Ecce Homo : « Le cul lourd est un péché contre le Saint esprit ». Cette phrase a toujours inspiré en moi de la honte, car j’ai, je dois l’avouer, un cul gros et lourd. Mais ce qui est surprenant est le retournement qui s’est produit dans le statut du marcheur. Pour Nietzsche le marcheur était un aristocrate, un promeneur à qui aller sur les chemins d’Eze ou de Sils Maria conférait une noblesse d’esprit. La marche que l’on nous conseille aujourd’hui est supposée être démocratique : c’est celle de l’individu ordinaire, de l’homme du commun, auquel le philosophe est supposé s’identifier, que ce soit au nom de Foucault ou de Stanley Cavell. C’est le sport qui, selon ces modernes Philippidès, permet de penser au niveau des vies ordinaires et précaires. Il a détrôné la bicyclette des congés payés des années 30 qui se ruaient sur les routes du Front populaire à coup de pédales. Et on n’y est pas en tandem, mais seul, ce qui va bien à l’individualisme de nos temps . Mais est-il si « ordinaire » d’acheter les coûteuses chausses de course ou de marche bariolées qu’on trouve dans les magasins Courir ou Jogger, et de se payer des voyages dans diverses capitales pour y courir le Marathon local ? La course fut jadis le sport des exclus (voir Sillitoe), mais elle est à présent le sport des joggers de ville. 

     A la course à pied ou à la marche, on peut préférer la nage. Elle requiert, certes, aussi des équipements, des piscines, des lacs ou des mers, si possibles propres et assez chauds, ce qui restreint un peu le choix ( qui irait se baigner de nos jours dans le cloaque des gentils enfants d’Aubervilliers ?). Mais à part cela, et si on ne s’amuse pas à prendre masque , tuba, et équipement de plongeur,  seul le caleçon suffit, et même pas si on veut jouer les éphèbes  et faire a bigger splash. Je suis étonné que nos penseurs du sport comme accoucheur des pensées profondes  négligent à ce point la nage . En fait de profondeur, on l’ a sous soi, dans les gouffres marins qu’on entrevoit. On a aussi la surface de l’eau, pour contraster, et donc la base de la pensée.

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.


Une fois lancé, avec une brasse simple, on peut laisser l’esprit dériver, et les pensées viennent bien. Mais à condition de revenir au bord ou au rivage, pour se replonger dans un livre. Car autrement pas de pensée. Je ne vois pas ce que le nageur ou le marcheur peuvent bien penser. On ne pense, dans ces circonstances , que si on pense déjà. Et le nageur solitaire, qui fait sa brasse au petit matin, vaut bien le marcheur. C 'est fatigant, mais plus agréable. 
 
Il vaut donc mieux avoir la bosse de nage que celle des maths ou de la philosophie à pied. Quand on nage, on ne se sent pas pion!



                                           Et le Magot considéré,
                                           Il s'aperçoit qu'il n'a tiré
                                           Du fond des eaux rien qu'une bête.
                                           Il l'y replonge, et va trouver
                                           Quelque homme afin de le sauver.