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lundi 4 août 2014

Blanchot et Benda





 
    

    On ne cesse de découvrir le passé de Maurice Blanchot, jadis décrit comme celui d’un « non conformiste »[1], mais dont il est approprié de dire qu’il fut celui d’un militant d’extrême droite, proche de l’Action française. Dans un article récent, Régis Lanno a décrit les contributions de Blanchot à cette époque à diverses revues d’extrême droite, notamment à  L’insurgé:      

« Entre 1931 et 1938, Blanchot apportera sa collaboration à diverses publications, à des niveaux de responsabilité différents, parfois en tant que rédacteur en chef, plus souvent en tant que simple journaliste. Il participera ainsi aux Cahiers Mensuels, à la Revue universelle, à la Revue française, à Réaction, à La Revue du Siècle, au Journal des Débats, au Rempart, Aux écoutes, à La Revue du vingtième siècle, à Combat, et enfin, à L’Insurgé. Si Blanchot fréquente alors assidûment les milieux d’extrême droite, son engagement, ses idées ne sont pas ceux d’un Drieu ou d’un Brasillach. On s’accorde ainsi généralement sur la date de 1938 pour situer les dernières publications politiques de Blanchot dans la presse d’extrême droite. Cependant, Mike Holland met en évidence que sa collaboration avec des journaux d’extrême droite ne s’arrête que bien plus tard, en juillet 1940. S’il est vrai qu’il ne « signe » plus d’article politique depuis 1937, il remplace en revanche Paul Lévy à la direction du journal Aux écoutes (alors replié à Clermont-Ferrand) du 15 juin au 27 juillet 1940. »[2]


       Je ne sais pas si les engagements de Blanchot, s’il faut entendre par là les engagements politiques, les affiliations à des partis ou des groupes d’extrême droite, et ses idées, ne « sont pas les mêmes que ceux de Drieu et de Brasillach ». Mais si l’on en juge par la manière dont il décline les thèmes antisémites qui forment, avec l’idée d’un déclin moral de l’occident et de la nécessité d’un sursaut révolutionnaire de type nationaliste[3], l’un des leitmotive de ses textes d’avant-guerre, les textes de Blanchot ne diffèrent pas beaucoup, dans leur ton et leur contenu, de ceux que l’on trouvait à la même époque chez Drieu et Brasillach, et chez la plupart des chroniqueurs de la droite. Caractéristique à cet égard est l’unique texte de Blanchot – à ma connaissance – consacré à Julien Benda, un compte rendu de La jeunesse d’un clerc  en 1937 dans l’Insurgé , que cite David Uhrig dans un article récent [4]


« M. Benda éprouve un plaisir profond, inépuisable à dépeindre les Juifs comme seuls les antisémites les plus intransigeants peuvent les imaginer. Visiblement M. Benda serait content de provoquer quelques pogroms dont, bien entendu, il serait exclu. Il n’est pas même sûr que dans la pensée qu’il a de se rendre odieux il ne poursuive pas le dessein d’attirer des ennuis à tout Israël et d’augmenter la violence des haines dont sa race pourrait pâtir. Ce sont là des songes voluptueux dans lesquels il trouve l’occasion d’oublier sa faiblesse de penser et son impuissance à créer. […] La preuve, c’est que ce malheureux, après tant d’efforts pour paraître inhumain, desséché, « dégénéré », comme il dit lui-même, brûle ensuite de s’accorder quelques avantages plus sensibles. » [5]


    Voici le commentaire que donne David Uhrig de ce texte : 

C’est un abîme de violence dont il connaît bien l’extrême proximité qui terrifie Blanchot ; l’irresponsabilité de Benda, par un surprenant effet de miroir, renvoie Blanchot à ses propres inconséquences et marche comme une provocation au sens le plus entier du terme. Pris au piège d’une inversion des rôles, Blanchot refuse certes d’endosser le rôle du bourreau mais ne veut pas davantage défendre la victime : à ses yeux, Benda manque à sa place dès lors « que son dessein est d’attirer des ennuis à tout Israël ». Si Blanchot s’efforce de se dédouaner in fine de la teneur raciste du vocabulaire choisi par Benda, en plaçant par exemple « dégénéré » entre guillemets, il n’en est pas moins obligé d’en recevoir une leçon de choses. Entre rhétorique politique et haine raciale, la marge est étroite : l’usage mimétique du langage, en affaiblissant son assise symbolique, ouvre à un « second degré » qui libère, en même temps que les mots, une réalité pulsionnelle dont ils perdent le contrôle, ce dont aucune esthétique – pas même maurassienne – ne saurait se satisfaire.


   Le lecteur de La jeunesse d’un clerc peut se demander de quel « abîme de violence », de quelle « provocation » dont Benda se rendrait «(ir)responsable », et en quoi cet abîme pourrait susciter la réaction  de Blanchot. Quels peuvent bien être les ennuis que Benda aurait attirés à Israël en racontant, comme il le fait, la jeunesse d’un petit français venu d’une famille bourgeoise, d’origine juive, mais dont la famille s’est totalement détachée de la religion juive, né d’un père républicain et fidèle à tous les principes de l’éducation laïque de la Troisième république, éduqué au Lycée Charlemagne, ayant passé le concours de l’Ecole polytechnique et réussi celui de Centrale, ayant démissionné de cette école par refus de devenir ingénieur, puis fait des études d’histoire à la Sorbonne. Est-ce des passages comme les suivants qui suscitent cette « violence » : 

« Le patriotisme de mes parents intéressera l’historien. Il était, je crois, celui de beaucoup de juifs français de l’époque, peut-être encore d’aujourd’hui. Mes parents avaient pour la France un attachement profond (mon père avait cessé de voir un ami qui en parlait toujours mal) mais cet attachement était toujours intellectuel ; il ne comprenait guère d’élément instinctif, charnel, irrationnel. Au vrai, ce que mon père aimait dans la France, c’était la civilisation française, c’était les moralistes français (Montaigne et La Bruyère faisaient le fond de sa lecture), c’était la grande tradition libérale, c’était la Révolution. » (La jeunesse d’un clerc, réed. Paris Gallimard 1969, p. 27)

« Sur l’emploi que nous devions faire de cette liberté qu’on venait de nous octroyer, mon père avait une idée qui, elle aussi, caractérise toute une classe de juifs de l’époque. Puisque l’Etat moderne nous ouvrait toutes les portes, nous admettait à tous les concours, nous devions profiter de cette possibilité qui nous était offerte de prouver que nous n’étions pas la race inférieure qu prétendaient nos détracteurs, mais au contraire, la race de première ordre par sa puissance de travail et par ses dons intellectuels » ( ibid, p. 28)


Blanchot veut-il dire que ce sont de tels passages qui sont « propres à provoquer des pogroms » ? Pour la droite nationaliste que combattait Benda et dont Blanchot semblait proche, l’idée que l’amour de la patrie soit purement « intellectuel » et non pas « charnel » devait sans doute être fort déplaisante, de même que l’idée, sur laquelle il insiste, selon laquelle, pour les juifs, « l’organisme politique ne comprenait que deux pièces, l’individu et l’Etat » , et que son fonctionnement ne devait comporter aucun corps intermédiaire, tel que «  clergé, magistrature, Institut, armée » parce qu’il concevaient « le mécanisme social sous le mode du rationnel et de l’abstrait » (JC, ibid p. 29). Ces idées de Benda sont celles du franco-judaïsme dont il est l’un des derniers représentants[6]. Mais ce sont aussi celles de tous les républicains. Mais qu’avaient-elles d’extraordinaire dans le contexte de l’époque ? 


Est-ce que ce sont les passages dans lesquels Benda parle de l’Affaire Dreyfus, et dans lesquels il affirme toute sa distance par rapport au « judaïsme larmoyant » de ses coreligionnaires ? 

« Que de fois , sortant d’une salle de rédaction où s’éployait Joseph Reinach, j’ai pensé à ce mot de Voltaire : » Les juifs, ce peuple enthousiaste et imbécile » (JC, ibid. p. 119)
« Mon séjour à cette revue [la revue blanche] m’a donné l’expérience d’une classe de mes coréligionnaires, dont je dois reconnaître qu’elle explique assez bien l’antipathie dont ils sont si souvent l’objet. Il y avait là certains magnats, gens de finance plus que de lettres, chez qui la croyance dans la supériorité de leur race et dans le naturel asservissement des autres était visiblement souveraine. » ( ibid, p. 123) 

Il est vrai que la publication de La jeunesse d'un clerc  en 1937 dans la NRF , en plein Front populaire, sous le gouvernement de Blum, sonnait comme une provocation: Benda s'y affirmait, comme Blum ( tout en marquant bien combien il le détestait comme intellectuel) partisan de la République, de gauche ( à défaut de se dire socialiste), et anti-fasciste. Il est probable que ce qui a le plus agacé les lecteurs de la Jeunesse d’un clerc, qu’il s’agisse de Gide, qui détesta le livre et dont l’antisémitisme était notoire [7], de Drieu, de Brasillach, de Jouhandeau  et des intellectuels d’extrême droite comme Blanchot était ce mélange arrogant de revendication par Benda de sa judéité et en même temps de toute la distance qu’il mettait entre lui et ses coreligionnaires par sa revendication des idéaux républicains, par son culte de l’esprit par opposition à leur culte de l’argent. Benda manquait à la bienséance que ne cessaient de lui rappeler ses confrères d'extrême droite quand ils s'inquiétaient de l'importance qu'il avait prise au sein de la NRF: un juif, et particulièrement un juif rationaliste et républicain, doit rester à sa place, ne pas relever le col. Mais il est vrai aussi que les hommes de droite ont toujours considéré comme typiquement juive la revendication de l’idée abstraite de République.  Est-ce cela qui, selon Blanchot, était de nature à « provoquer des pogroms » , à « attirer des ennuis à tout Israël »? Il est vrai qu’à cette époque Benda, par son magistère à la NRF, était la cible favorite de l’extrême droite, l’un des hommes les plus insultés de France et le couplet d’insultes à Benda était devenu une sorte de lieu commun de ralliement des écrivains de la presse de droite [8]


    En fait, l’article de Blanchot sur Benda a un contexte plus large que celui de l’actualité de 1937 et du Front populaire. Il ne fait en réalité que reprendre une « analyse » d’Henri  Henri Massis parue dans son recueil Jugements  (« Le cas de M. Benda, romancier et philosophe », Plon 1924, tome II, p.209-235). 

     Massis rend parfaitement clair dans cet article ses objectifs. Ils sont de mettre toute la distance possible entre Benda et l’Action française. Benda, après Belphégor (1918) attira, par sa critique de l’esthétisme et par sa revendication traditionnaliste et rationaliste, un certain nombre de gens de l’Action française [9], si bien qu’un temps on eut l’impression qu’il en était une sorte de compagnon de route. Massis ne parle que des romans de Benda, L’ordination  ( 1911) et Les amorandes ( 1922), et peu de ses essais (la parution de La trahison des clercs , qui met toute la distance possible entre ses thèses et celles de l’Action française, date de 1927). Benda, nous dit Massis, « cherche à son dégoût charnel un alibi métaphysique » : 

« Son cas nous semble révélateur de l’âme juive dont il symbolise l’intime conflit, les deux postulations qui la travaillent, l’une vers la sensualité la plus basse, c’est-à dire la plus profonde – et dont elle savoure l’offense avec une humilité mystique – l’autre vers un idéalisme éperdu d’éternel et d’infini, et qui n’est encore qu’un furieux désir de monter de son être à l’idée de son être jusqu’à se perdre en elle. Cette obsession impudique, et cette joie humiliée, cette fuite vers les « hautes séductions de l’infinitisme », et cette orgueilleuse jouissance d’habiter désormais le ciel du « penser philosophique », voilà le rythme alterné, le double temps des confessions d’Eleuthère, ce qui en fait l’étrange et bizarre ironie, une ironie qui aurait quelque chose de démoniaque, si l’on ne découvrait la tragique blessure qu’elle dissimule, celle-là même qui arque prématurément les fils d’Israël. » (ibid p. 224) 


Il s’agissait pour Massis de mettre toute la distance entre le rationalisme « latin » de Maurras et son culte du « splendide tout catholique » et le rationalisme du « petit philosophe juif » : 

« périlleuses rêveries de ces philosophes d’Israël que leur destin exclut des réalités de la société, de la patrie, de ce qui fait notre humanité plus humaine, et qui se vengent en leur substituant des concepts ruineux ! » (ibid p. 229) 

     Par la suite, dans ses commentaires de La trahison des clercs, Thibaudet reprendra ces thèmes. Mais c’est de Massis, le porte parole de Maurras, que Blanchot reprend intégralement son jugement sur Benda. Blanchot ne brille donc par aucune originalité en reprenant ce couplet connu. 

     Par la suite, comme le remarque David Uhrig, les textes de Blanchot deviennent beaucoup plus abstraits, et sa conception de la littérature comme unique réalité, permettant seule au monde de se libérer par la force propre de l’écriture, commence à s’affirmer. Lanno cite un texte de 1937, « de la révolution à la littérature » (L’Insurgé, n° 1, 13 janvier 1937) :

« la littérature ne supporte pas facilement d’être tirée d’elle-même, fût-ce pour être confrontée avec son objet. L’homme ou l’univers qu’elle s’est donnée pour dessein d’exprimer lui appartiennent si profondément qu’elle est presque insensible aux accidents qui peuvent affecter l’homme dans son univers » 

"Ce qui importe davantage c’est la force d’opposition qui s’est exprimée dans l’œuvre même et qui est mesuré par le pouvoir qu’elle a de supprimer d’autres œuvres ou d’abolir une part du réel ordinaire, ainsi que par le pouvoir d’appeler à l’existence de nouvelles œuvres, aussi fortes, plus fortes qu’elle ou de déterminer une réalité supérieure. »

    
Par la suite, pendant la guerre, Blanchot va cesser de publier des articles politiques. Il va se consacrer à la défense de cette conception de la littérature à laquelle est aujourd’hui associé son nom. Mais comme le remarque Lanno, elle est une sorte d’héritage intériorisé et transcendé de la conception blanchotienne de la révolution dans les années 30. 

Benda eut-il connaissance du compte rendu que lui consacra Blanchot en 1937?  Quoi qu’il en soit, Benda n’eut de confrontation avec Blanchot que par Paulhan interposé, s’il l’on peut dire. Dans La France Byzantine, discutant Les fleurs de Tarbes, Benda évoque les articles que Blanchot consacra à ce livre en 1941, dans le Journal des Débats, sous le titre « comment la littérature est-elle possible ? » Il fait de Blanchot le porte-parole même de Paulhan et de la conception de la littérature pure à laquelle il s’oppose.
Y eut-il d’autres commentaires de Blanchot sur Benda, et vice versa ? Je ne sais. Mais on peut se demander si le commentaire que fait Blanchot de l’idéal de l’écrivain « classique » dans L’espace littéraire n’est pas une attaque indirecte contre Benda [10].
Et peut-être y eut-il une suite des réflections de Blanchot sur le judaïsme, à travers notamment ses dialogues avec Levinas. Ce dernier disait : « Les Juifs ne peuvent accepter l’universel des Lumières, sous peine de se renier ». Et beaucoup d’intellectuels juifs ont repris ce thème, qui est manifestement celui qui constitue la pierre d’achoppement entre Benda et les intellectuels juifs d’aujourd’hui, tout comme il était la pierre d’achoppement entre lui-même et les intellectuels nationalistes d’extrême droite d’avant-guerre. Dans la haine de Blanchot pour Benda telle qu’elle s’exprime en 1937 et dans ses relations avec le judaïsme plus tard, on peut voir une assez grande continuité, celle du refus du rationalisme classique des Lumières, jadis le propre des penseurs de droite, et qui est devenu, depuis quelques décennies, le propre des penseurs dits de gauche.


[1] Jean-Louis Loubet Del Bayle, Les non-conformistes des années 30. Une tentative de renouvellement de la pensée politique française, Seuil, 1969 voir la liste des contributions de Blanchot à la presse d’extrême droite , sur le site:

[2] Régis Lanno, « Maurice Blanchot à L’insurgé ,2014, Fabula,  http://www.fabula.org/colloques/document1821.php
Comme le rappelle l’auteur, l’hebdomadaire, qui se réclamait à la fois de Vallès et de Drumont (sic), et qu’il ne faut pas confondre avec le journal socialiste du même nom,  « est en outre financé par l’industriel Jacques Lemaigre-Dubreuil, également bailleur de fonds de l’OSARN (Organisation secrète d’action révolutionnaire nationale), plus connue sous le nom de « la Cagoule ». » Le journal, mené par Pierre Monnier, Jean-Pierre Maxence, Thierry Maulnier,  était loin d’être l’organe de purs intellectuels détachés de l’action. Il appela notamment à la réunion du 16 mars 1937, qu’on appela « la fusillade de Clichy ». Voir Philippe Bourdrel, La Cagoule, éd. Albin Michel, 1998, Pierre Monnier, A l’ombre des grandes têtes molles, La table ronde 1987, Zeev Sterhell, Ni droite ni gauche,reed. Folio Gallimard 2012.
[3] Zeev Sternhel Ni droite ni gauche, op cit , Blanchot est cité p.212  . Comme de nombreux historiens français, je n’ai jamais adhéré à la thèse d’une naissance du fascisme stricto sensu en France. Mais force est de reconnaître que le langage et nombre d’idées fascistes sont présentes dans les textes de l’extrême droite française.
[4]    David Uhrig, « Lévinas et Blanchot dans les années 30 : le contrepoint critique de la philosophie de Louis Lavelle", in Éric Hoppenot, Alain Milon, dir. Emmanuel Lévinas-Maurice Blanchot, penser la différence, Paris 2008

[6] Cf  inter alia, Martine Cohen, « Les déclinaisons historiques du franco-judaïsme et ses critiques contemporaines. « Peut-on être un juif émancipé ? » (Emmanuel Levinas) », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 144 | octobre-décembre 2008. URL : http://assr.revues.org/18203 ; DOI : 10.4000/assr.18203
[7] Cf Antoine compagnon, Les anti-modernes,Gallimard 2005,  Frank Lestringant , Gide l'inquiéteur, Flammarion 2012, 2013, 2 vols.
[8] Cf Compagnon, op cit. P. Engel, Les lois de l’esprit, Paris Ithaque 2012
[9] Cf C. Bourquin, Julien Benda Ou Le Point De Vue De Sirius , Le Siècle, 1925
[10] Cf P. Engel , les lois de l’esprit, op cit.pp. 185-188