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mardi 15 juillet 2014

Convocation




Quitte là le bonnet, la Sorbonne et les bancs ;
Et, prenant désormais un emploi salutaire,
Mets-toi chez un banquier, ou bien chez un notaire :
Laisse-là saint Thomas s'accorder avec Scot ;
Et conclus avec moi qu'un docteur n'est qu'un sot. (Boileau, Satire VIII) 



        Quand j’étais professeur à la Sorbonne, deux expressions du jargon local avaient le don de m’agacer. 

       La première, qu’on trouvait la plupart du temps dans les dissertations, les examens, les rapports de jury de thèse, dans les compte rendus d’ouvrages, était « convoquer un auteur ». L’étudiant « convoquait » dans sa copie des auteurs : Kant, Descartes, Spinoza. L’auteur « convoque » dans son livre tel commentateur. Convoquer, au sens ordinaire, c’est appeler, au nom d’une autorité, souvent de manière collective. On convoque une assemblée, par exemple les Etats généraux, l’assemblée générale des copropriétaires, ou un quidam au commissariat. On est convoqué chez le proviseur, chez le juge, chez le notaire. L’idée qu’on puisse convoquer un auteur dans sa copie signifie qu’on fait appel à lui, mais sans argument, par simple appel à son autorité. En fait la convocation tient lieu d’argument, et n’est qu’une version de l’argument d’autorité. Plus la copie, le livre, la thèse sont mauvais, plus on « convoque » d’auteurs. 

        La seconde était le propre des jurys de thèse. Au moment de discuter la thèse du candidat, un des jurés ne manquait pas de dire, sur un ton docte : « Je parle sous le contrôle de mon collègue X », X étant lui-même membre du jury. Par là il fallait comprendre : « Ce que j’en dis est mon point de vue personnel, informé, mais mon collègue en sait plus que moi et pourra me corriger à l’occasion ». Cela suppose que X soit le spécialiste du sujet Y, qu’il en sache en principe plus que nous, ce qui ne nous empêche pas de nous exprimer sur le sujet. Mais pourquoi devrait-on parler sous contrôle ? Ne peut-on avoir sur un sujet donné sa propre opinion, et prendre la responsabilité de ce que l’on dit ? Parler « sous le contrôle de X », cela signifie que l’on est prêt, le cas échéant, à se défiler, à ne pas parler en propre, et à passer le relais de l’autorité à l’autre. C’est aussi une manière de complimenter le collègue, qui est supposé savoir plus que vous ( mais comme on n'en sait rien mieux vaut prendre ses précautions). 

     Autorité, veulerie, refus de s’engager dans l’argument en son propre nom.