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samedi 28 juin 2014

Aux clercs du Lycée Pothier







     Il est plus que temps, comme pour les librairies, d’évoquer et célébrer les grands professeurs que nous avons connus dans notre existence, car bientôt non seulement ils auront disparu de nos mémoires, mais aussi leur fonction et le sens même de ce qu’ils faisaient. On parle sans cesse de devoir de mémoire, pour des crimes atroces. Il y a des crimes plus doux, comme la suffocation lente du savoir, qui relèvent tout autant de ce devoir, et des clercs qui ont résisté, et méritent d’être honorés.
     Le destin des professeurs que les gens de ma génération ont pu connaître était symétrique inverse de celui des élèves.  Alors que les premiers eurent, du fait de la suppression de l’examen d’entrée en 6ème, à subir l’entrée dans les lycées de générations très différentes socialement et culturellement  de celles qu’ils avaient pu connaître pendant leurs propres études, les seconds se retrouvaient face à des professeurs formés classiquement mais dépassés par les flux d’ignorants qui entraient sans examen au lycée. Ils avaient l’impression d’accéder au savoir mais l’obtenaient dans des conditions bien différentes de celles que les catégories antérieures d’élèves avaient pu connaître. En bref, situation qui allait devenir banale par la suite, des enfants autres que ceux de la bourgeoisie avaient à présent accès au lycée. J’étais parmi eux, même si ma mère, issue de la petite bourgeoise, avait jadis été élève au lycée de filles de la ville, ce qui me donnait un petit quartier de noblesse que n’avaient pas les enfants qui venaient de l’autre côté des levées de la Loire, ou qui sortaient des champs beaucerons - autant dire catalauniques.
     J’entrai en 6ème en 1964 au Lycée Pothier d’Orléans. Nous avions l’impression de rejoindre l’élite scolaire, car deux ans avant l’établissement se trouvait rue Jeanne d’Arc dans le centre historique de la ville, et était le lycée d’Orléans. Mais le décor démentait cette grandeur passée: le nouveau lycée avait des allures de HLM, certains bâtiments étaient encore en préfabriqué, la cour était une sorte de terrain vague plein de nids de poule, et nous faisions encore la gymnastique dans un ancien hangar voisin, avec un vieux cheval d’arçon et des linos sales. Je me souviens que j’étais dans la 6eme 4, mais je n’ai aucun souvenir de mes professeurs de 6ème, bien que je me souvienne avec plaisir des cours sur l’histoire grecque. Le premier professeur qui me marqua était René Franck, qui nous enseignait le français en 5ème, et surtout le latin. Il était l’inventeur d’une nouvelle méthode d’apprentissage de la langue de Tite-Live, la méthode des phrases « à trous ». Au lieu de nous faire apprendre des règles de grammaire, il usait d’une technique plus intuitive, qui consistait pour l’élève à compléter les phrases qu’on lui donnait sur une feuille ronéotée. Ainsi on avait Pater amat filios…..  et vitia eorum reprehendit, ou Partibus factis, sic …..fecit leo . Malheureusement, si la méthode marchait à peu près sur les élèves qui, comme moi, apprenaient leurs déclinaisons et lisaient le livre de grammaire avec l’aide de leurs parents, elle échouait complètement sur les natifs de Châteauneuf, de Jargeau ou de Meung-sur-Loire, qui restaient muets à chaque trou latin. René Franck, qui consacrait beaucoup d’énergie et d’argent personnel à ses ronéos et à sa méthode s’énervait facilement, et même entrait dans des colères homériques quand les natifs en question, comme dit le poète , aerumnosique Solones ,

Obstipo capite et figentes lumine terram,
 Murmura secum et rabiosa silentia rodunt
Atque exporreco trutinantur verba labello.

Il fulminait, devenait tout rouge, et bombardait de craie lesdits natifs et les autres bouseux des bords de Loire à chaque faute de grammaire, à chaque feuille ronéotée non remplie. A la fin de l’heure la boîte de craie était vide, répandue au sol, et les pauvres latinistes en herbe, meurtris et honteux, quittaient la salle en mesurant toute la distance qui existait entre leur statut d’apprentis grammairiens et l’état réel de leur misère scolaire. Ils eussent préféré l’esclave pédagogue des Latins.
     Je me flattais d'être bon en latin chez M. Franck, mais je ne brillais guère en classe de français. En décembre 1965, le lendemain  de l'élection présidentielle où Mitterrand mit de Gaulle en ballotage, il eut l'idée de nous faire faire un devoir de français sur le sujet suivant: "Racontez votre dimanche". Sans autre contact avec l'actualité que Le journal de Tintin, sans télévision à la maison ni intérêt pour les affiches électorales, j'ignorais tout de ce qui pouvait rendre cette journée mémorable. Je racontai seulement qu'on a avait mangé une bonne choucroute à la maison. 
    C’est en classe de quatrième, à la rentrée de 1966, que je rencontrai l’un des professeurs du lycée Pothier qui me marqua le plus. M. Richard était notre professeur de français, latin et grec. Cela veut dire que dans mon cas et de celui d’une petite poignée qui faisaient du grec en plus du latin, nous le voyions quasiment 15 heures par semaine. Ce sont ses cours de grec qui m’ont le plus marqué. M. Richard nous introduisait au grec comme à une religion rationnelle, sans les mystères. Il était grammairien dans l’âme, et quand plus tard j’ai découvert dans le livre de Bernard Williams sur la vérité la phrase de Charlus dans Le temps retrouvé - J’ai toujours honoré ceux qui défendent la grammaire et la logique. On se rend compte cinquante ans après qu’ils ont conjuré de grands périls - j’ai immédiatement pensé à lui. Sa méthode était très dure. Il fallait tout apprendre par cœur, et faire pratiquement, en plus des cours, dix heures par semaine de leçons, récitations de listes de vocabulaire, à l’aide de la grammaire Ragon/Dain, que j’ai conservée et dont je me récite encore quelquefois les exemples officiels comme l’homérique ekoimesato kalkaneon hypnon. C’était bien plus exigeant que le latin. La méthode et le style de M. Richard étaient quasiment sadiques, et il s’engageait avec nous dans un rapport très personnel, à la fois amical et menaçant. Sa voix était douce, mais cassante, et il exigeait des élèves une fidélité totale. Je ne compris que plus tard que c’était la méthode des jésuites. Très souvent il était même méchant. Je lui dois pourtant le peu de grec que j’ai pu apprendre au lycée.  Il avait une tout autre  conception de de la grammaire que René Franck.Autant pour Frank la grammaire devait être une chanson douce, autant pour Richard elle était une maîtresse cruelle. Quand nous faisions un solécisme, il nous disait : « Vous ne mettriez pas le cirage au frigidaire ! » c’est ainsi que je compris pour la première fois la notion d’erreur de catégorie, bien avant de lire Ryle. Il était souvent capable d’être injuste comme ce matin où je devais, en classe de français, réciter une fable de la Fontaine, mais manquai la séance en raison d’une maladie de mère auprès de laquelle j’avais dû appeler le médecin. Il était convaincu que j’avais été absent volontairement et pour me défiler d’une leçon que je n’avais pas apprise (et me le répéta ensuite plusieurs fois, l’écrivant même au tableau: «ό αγγέλος απεστι»). Ulcéré de tant d’injustice, je protestai de ma bonne foi, et il ne m’en tint que plus rigueur. Le conflit devint ouvert. Sur le carnet de notes du trimestre il écrivit : « Excellent élève mais frondeur et mauvais esprit », ce qui, à la fin de l’année me coûta le prix d’honneur que j’espérais avoir à la distribution des prix. Tout comme jadis Taine quand on l’envoya enseigner en sixième dans le Doubs, M. Richard, qui savait tant de grec, écrivait des articles savants, était amer d’être confiné dans ces classes de quatrième où il avait le sentiment de gâcher son talent, et il était dur avec ses élèves, y compris ceux qui comme moi adoraient cette langue et son enseignement. Mais aucun de mes professeurs n’eut par la suite autant la capacité de me contraindre à lire Xénophon, Démosthène ou Sophocle, et à en tirer profit. Déjà les effets de l’enseignement mou qui n’enseigne rien faisaient leurs ravages.
    Malheureusement les professeurs de mathématiques que nous avions ces années-là au lycée n’étaient pas de même niveau. Ils étaient ennuyeux, scolaires, souvent moustachus, tous uniformément habillés de blouses blanches comme des laborantins pour se préserver de la quantité de craie qu’ils répandaient sur le tableau noir, et incapables de nous faire comprendre les mathématiques autrement que comme une routine de calcul. Ils voulaient seulement des démonstrations « nettes », « propres ». Pas une fois ils ne s’interrogeaient sur le sens des axiomes, sur leur cohérence ou sur ce qu’ils commandaient dans les démonstrations. Mon professeur de maths de 3ème, M. Couture, un ancien instituteur passé enseignant de collège, voulait que je redouble ma troisième pour pouvoir passer en maths après une mise à niveau. Mais je refusai et demandai à poursuivre en seconde, à la rentrée de 1968, en section A avec grec, la plus littéraire, et déjà considérée comme celle des élèves moyens ou mauvais. J’eus quelques bons professeurs de physique ou de biologie, comme le fameux M. Sauvagère, qui passait toutes ses vacances à collectionner des cailloux et photographier des géosynclinaux pour ses cours de géologie et de chimie, ou cette excellente professeur de physique en seconde dont je ne souviens plus du nom, qui, après avoir aligné quantité de formules au tableau, nous enjoignait de "ne pas confondre les rau -  "ρ" en grec -  avec des "p" " , ce qui suscitait l'hilarité, mais j’avais rompu avec les sciences. Je ne le regrettai pas, car nous eûmes de grands professeurs de lettres.
    Le plus extraordinaire d’entre eux était Michel Pauliat, notre professeur de lettres en seconde. D’entrée de jeu, et comme en écho à son apparence rétro — costard usé, imperméable mastic, cravate tirebouchonnée — il se présenta comme un « diplodocus », comme s’il avait eu à se défendre d’être un humaniste à l’ancienne face à une classe qu’il imaginait acquise aux idées de mai 1968. Mais nous étions trop jeunes pour avoir subi l’influence de la révolte étudiante, et de 68 nous n’avions que l’ignorance triomphante. En revanche nous étions sensibles à son humour et à ses références grivoises (il ne cessait de citer Pierre Louÿs et les Chansons de Bilitis ou Pausole), la manière dont il nous restituait les passages de Rabelais que Lagarde et Michard avaient coupés (« Grandgousier qui après souper se chauffe les couilles à un beau, clair et grand feu »), et son enthousiasme pour la chose littéraire. Il avait l’art de rendre Malherbe, Racan, Du Bellay, Ronsard, vivants, intéressants, et grâce à lui je conçus une passion inexplicable pour Malherbe. Dans l’Histoire de la littérature française de Lanson, que j’avais à la maison en un gros volume in quarto illustré, je lus qu’ « enfin Malherbe vint, et le premier en France…», et cela me suffisait pour apprécier des pièces pourtant aussi peu enthousiasmantes que la Consolation à Monsieur du Périer. Quel professeur pouvait faire aimer le poète le plus ennuyeux de la langue française ? Pauliat le pouvait.
   Grâce à lui, non seulement on comprenait ce qu’est un texte littéraire, mais aussi comment on pouvait le lire de manière drôle et savante à la fois. Ses cours étaient en fait très difficiles, et les natifs du Val de Loire étaient dépassés, mais tout le monde admirait le brio du maître. Il nous apprit à faire une dissertation littéraire, une explication de texte, et surtout comment lire. Il n’avait aucune idée des intertextes, paratextes, sous-textes, dont les structuralistes se gobergeaient à l’époque, mais il nous les faisait sentir (je dois quand même avouer que je lus cette année-là le livre de Tzvetan Todorov  sur la littérature fantastique, et en fus séduit, ne lisant plus que Nodier, Le Fanu, Jean Ray ou Claude Seignolle).
    Mon second grand professeur de français fut, en terminale, François Clément, qui signait ses livres et chroniques dans le journal local, la République du Centre, sous le nom de Clément Borgal. Ses cours étaient, intéressants et comme ceux de Pauliat, marqués par des convictions et des lignes de force. C’était un écrivain catholique, qui nous recommandait la lecture de Mauriac, Daniel Rops, mais aussi Radiguet, Gracq, Cocteau et Claudel. Il ne parvenait pas à nous les faire lire cependant, car nous ne jurions que par les surréalistes et la pataphysique. Car à partir de la seconde, j’étais devenu inséparable d’un lycéen venu de Tours, Pascal Boulage, avec qui je fondai une Cellule orléanaise de 'Pataphysique, annexe ligérienne du Collège de 'Pataphysique qui occupait tout notre temps potachique et même extrapotachique. Clément subissait avec bonhomie notre engouement pour Vian, Jarry, Queneau et Ionesco. Il m’inculqua, comme Pauliat, le respect de la chose littéraire, et nous avions pour lui un grand respect.
    De toute mon enfance et adolescence, je n’ai jamais entendu le moindre concert, ni entendu le moindre disque. Le piano qu’il y avait chez ma grand-mère, le clavier couvert d’un tapis vert style Napoléon III, était pour moi un objet mystérieux, car personne n’en jouait.  La musique se réduisait pour moi à des chansons de Dalida comme Bambino, ou la chanson de Ya Mustapha que chantait le boulanger qui venait distribuer le pain dans son camion Citroën : « Chérie je t’aime, chérie je t’adore, como la salsa de pomodoro »). Aussi n’ai-je jamais pu apprendre au lycée le solfège, malgré les efforts de l’aimable M. Tartarin. Le futur compositeur Philippe Fénelon, qui était l'un de mes condisciples en première, ne pouvait pas améliorer mon triste sort musical. En revanche parmi mes professeurs de dessin il en était un qui nous impressionnait énormément, M. Baizeau. Il était lui-même peintre, et j’allais quelquefois dans ses expositions. Je n’appréciais pas trop ses tableaux, mais ses cours donnaient envie de s’intéresser à la peinture. Il aimait Morandi, et peignait comme lui, si bien qu’une année nous ne cessâmes pas de peindre des casseroles, des pots, des bouteilles, des natures mortes à la Morandi. Quand j’allai au musée Morandi à Bologne, j’eus une impression de déjà vu.
    J’eus aussi au lycée Pothier quelques grands professeurs d’histoire. Il y avait M. Soulas, que nous eûmes en 6ème et en 3ème, et dont la voix de stentor envahissait la classe tel un moujik quand il parlait de l’immensité de la Russie. Mais le professeur le plus étonnant que nous eûmes était François Vannier. Comme Richard, il aurait dû faire une carrière universitaire, car il avait un doctorat d’Etat en histoire ancienne. Il avait écrit un livre, que je lus, sur le IVe siècle grec. Au début de chaque cours, il semblait improviser, sans notes, mais très vite il s’enfonçait dans son sujet et dressait un panorama complet de l’époque dont il traitait, que ce fût la Seconde Guerre Mondiale ou la fin des empires coloniaux. Quand j’allai au lycée Henri IV, je restai en contact avec lui, nous échangions des impressions sur le dortoir face au Panthéon, qui n’avait pas changé depuis trois siècles. Plus tard quand je fus tenté de me lancer dans le grec, on parla de Vernant, Vidal-Naquet, mais il me déconseilla de me lancer sans vraie vocation, et il avait raison. Je suais encore sur mon Bailly et avais déjà égaré mon Gaffiot.
    Mon dernier professeur, le plus remarquable, fut Claude Rebours. Il devait nous enseigner la philosophie. Alors que les autres professeurs du lycée, comme Gérard Kaléka, donnaient dans le style émancipé ou inspiré, Rebours était tout en retrait et discrétion. Il venait d’un milieu modeste, avait étudié à la Sorbonne avec Alquié, et obtenu l’agrégation brillamment une année ou deux avant tout en travaillant, vivant à la Cité universitaire d’Antony. Orléans était, je crois, son premier poste. Très vite nous fûmes séduits par son style à la fois ferme et enthousiaste. Son cours était construit comme un ouvrage d’art. Il traita dans le détail de chaque question du programme d’alors, de la conscience à la morale, en passant par l’art, la science, la politique. Le premier trimestre était construit autour de la lecture de République, VII, le second autour des Méditations, le troisième autour de la Généalogie de la morale. Chaque cours était quasiment dicté, mais il y avait beaucoup de place pour les discussions. Les références étaient classiques, mais on parlait de Freud, de Marx, de Heidegger à l’occasion.  J’ai gardé longtemps ces cours, et m’en suis servi quand j’ai quelques années après enseigné moi-même en terminale. Rebours était le modèle même du professeur de philosophie. J’en ai connu beaucoup par la suite, sans doute plus cultivés, plus profonds, certainement plus impressionnants.  Mais aucun n’avait sa simplicité, sa sobriété, sa rigueur. Un jour Rebours nous emmena au centre d’information du lycée. On nous planta devant une télé, un peu comme quand nous allions voir Thierry la Fronde chez les voisins à l’époque où très peu de gens avaient la télé . Nous vîmes les fameuses émissions de télé scolaire pilotées par Dina Dreyfus, avec le jeune Badiou en interviewer tiré à quatre épingles, le vieil Hyppolite et son complice Canguilhem, le jeune Bourdieu. On commenta. Une autre fois nous vîmes arriver dans la classe une jeune stagiaire, Madame Ildefonse, qui nous fit l’essentiel des cours sur Nietzsche au programme. C’est elle qui m’inculqua le virus deleuzien, dont je mettrais plusieurs  années à me remettre. Rebours était très peu directif. Il pensait que j’étais bon élève, et me présenta au Concours général. J’échouai lamentablement.  Je gardai contact avec lui un an ou deux, puis le perdis de vue. 

   Deux choses me frappent, quand je repense à mes professeurs. La première est que presque toutes les relations que j 'ai eues avec eux étaient conflictuelles, quelquefois difficiles et même pénibles. Mais jamais cela n' a altéré le respect et l'admiration que  j'avais pour eux. Quelquefois, souvent peut-être, les frictions et désaccord que nous avions étaient presque une condition de leur enseignement, et ils étaient féconds. Aussi, quand j 'entends aujourd'hui que l'on demande sans cesse à l'école et au lycée que l'on évite le stress des élèves , qu'on supprime les notes, que tout professeur un peu sévère se voit stigmatisé, que les parents veillent au grain que leurs chéris ne soient pas maltraités, je me demande si ce n'était pas nous qui avions de la chance d'avoir des professeurs quelquefois durs ou méchants. ces conflits faisaient partie de l'éducation, et même si nous en étions affectés, nous ne leur en voulions pas. C'est plutôt contre ceux qui voulaient à tout prix arrondir les angles que nous en avions. Cela veut dire qu'ils nous traitaient bien plus comme des égaux que tout ce que les tenants des revendications égalitaires d' aujourd'hui peuvent imaginer.
    
     La second est que quand je repense à ces professeurs, je n’ai aucune envie de les appeler, comme on le faisait jadis, « nos maîtres ». Ils l’étaient tous, mais ne jouaient pas aux maîtres, et à quelques rares exceptions près, ne pontifiaient pas. Pauliat ne cessait de citer « Mon maître Fernand Robert », et nous comprenions vaguement que quelque passage de témoin s’était produit là, mais nous n’avions pas plus idée de cette mystérieuse relation que les Grecs n’en avaient quand ils parlaient de Solon. Nos professeurs n’étaient pas des Solons (c’est nous qui étions les Solons navrés). Ils étaient très savants, mais n’en faisaient pas étalage. Pour les plus jeunes, ils avaient fait leur service militaire en Algérie, Mai 68 venait d’avoir lieu, et chez beaucoup on sentait du désenchantement. Ils tenaient bon, pourtant. C’étaient des clercs. D’eux je peux dire, comme Benda dans La jeunesse d’un clerc, qu’ils m’ont donné le respect de l’homme d’étude. Et pourtant nous passions bien moins de temps en étude – quasiment pas, sauf quand nous étions punis – que les générations précédentes. 
   Benda pense que dans son lycée, « On prônait le travail, la probité d’esprit et du cœur, le désintéressement, l’esprit civique, la justice sociale ». Dans le mien c’était encore le cas, mais cela se faisait timidement, en toute discrétion, un peu comme si c’étaient des évidences, mais dont secrètement nos professeurs sentaient qu’ils risquaient bien d’être les derniers représentants.    

mardi 24 juin 2014

Apprentissage de l'obvie









      Robert Bresson, Pickpocket 



 La meilleure arme du voleur (du traître, de l’escroc, etc.) consiste à se présenter carrément comme tel en toute évidence. On est tellement pantois de son culot qu’on ne parvient pas à croire qu’il accomplit son forfait. Exemples. 

      Un individu fait la queue pour entrer au cinéma, et soudain se détache de la file, fonce vers le guichet et prend la première place devant la caissière. Au moment où les autres spectateurs s’apprêtent à lui tomber dessus, il fait un large sourire, d’un air de dire qu’il n’en peut mais d’avoir remonté la queue, et prend les derniers billets disponibles.

      Un individu s’avance vers vous et plonge sa main dans votre veste pour y saisir votre portefeuille. Alors que vous vous apprêtez à glapir « Au voleur ! », il éclate de rire, d’un air de vous avoir fait une bonne blague, et sous votre regard médusé, s’en va avec le portefeuille. 

      Le plagiaire a recopié votre livre ou votre article. Mais pour bien marquer qu’il ne l’est pas, il vous cite abondamment en note, mais sur des références qui ne sont pas celles des textes qu’il copie. 

      Après avoir des années durant craché sur la philosophie analytique, X se présente désormais comme philosophe analytique. Il vous déclare : « Je me sens bien différent de ces philosophes analytiques du lendemain, qui pimentent leurs écrits continentaux de références analytiques pour avoir l’air de philosophes analytiques de la veille.»