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dimanche 23 mars 2014

LIBRAIRIES PERDUES





      Il est temps, à la fois par nostalgie et par désir de résistance contre une catastrophe de la dimension de celle de l’engloutissement de l’Atlantide, de nous souvenir des meilleures librairies de notre existence, un peu de la manière dont Nathalie Heinich a parlé de ses maisons perdues (mais sans prétendre avoir son talent littéraire et son acuité).  Certaines de ces librairies ont disparu, d’autres existent encore, mais pour combien de temps ?
      La première pour moi fut la Maison de la presse à Antibes, 2 rue de la République (elle s’appelle aujourd’hui La joie de lire, sans référence, sans doute,  à la librairie du même nom dont je parle ci-dessous). Ce n’était pas vraiment une librairie, car l’essentiel y consistait en journaux et magazines. Mais on y trouvait aussi dans une salle très agréable, qui avait quelque chose de l’atmosphère d’un grand salon, des livres, objets qu’à l’époque je ne distinguais pas  vraiment des magazines ou des BD (cela devrait me rendre plus indulgent vis-à-vis de ceux qui aujourd’hui ne les distinguent pas : mais ce sont des adultes) . Je me ruais alors sur les bandes dessinées, mais je zieutais les magazines sur Kennedy ou de Gaulle, les romans d’Hemingway et surtout le rayon de livres pour enfants du Père Castor, les albums de Tintin et le journal du même nom que je ne manquais jamais et qui  a forgé ma conception de la vie (en gros un boyscoutisme un peu niais doublé de facéties à la Zig et Puce). Un peu tout le Cap d’Antibes retrouvait dans cette maison de la presse, avec des dames élégantes, des américains et des italiens.  

      La librairie, celle qui forgea mon concept de ce que c’est que lire un livre, fut Les Temps modernes, à Orléans, rue Notre Dame de Recouvrance. Tenue par Catherine Martin, la fille de Jean Zay,  elle n’était pas très grande en espace, mais réussissait, grâce à son sous-sol, à offrir à la fois les classiques et toute la production l’époque, celle des années 60, sur deux étages. Son charme tenait à son exiguïté. Je passais rapidement la première salle avenante, qui contenait la littérature et les nouveautés, pour aller en bas par un petit escalier en colimaçon, vers le rayon philosophie  et sciences humaines, qui à l’époque était paradisiaque. Je plongeais vers Sartre, Merleau, et surtout le héros local, Georges Bataille, qui bien qu’auvergnat, avait laissé sur la ville que Louis Guilloux appelait « La Coquette » (dans Coco perdu) une empreinte curieuse : comment l’auteur de Madame Edwarda et du Bleu du Ciel avait-t-il pu devenir une gloire dans ce grenier à grain orléanais, ville bête et bourgeoise  par excellence ? Etait-ce parce que le catholicisme de Bataille, sa mystique, s’alliaient parfaitement avec le culte de Jeanne d‘Arc qui était tout le fond d’Orléans ?  Un jour, à Noël, croyant bien faire, quelqu’un m’offrit les Ecrits logiques et philosophiques de Frege, qui venaient de paraître au Seuil.  Immédiatement j’allai échanger ce livre infâme contre Versions du soleil ; figures de Nietzsche de Bernard Pautrat dans la même collection !  Je ne vois qu’une explication à une telle faute de goût intellectuel : mon snobisme.

     La troisième librairie qui compta pour moi était le Minotaure, rue des Beaux-Arts, à Paris, dans le VIème, qui était la librairie officielle du Collège de Pataphysique. Tenue par le Régent Roger Cornaille on y trouvait tous les anciens Cahiers du Col. De Pat. , les Subsidia pataphysica les publications obscures, les opuscules. C’est là que je trouvai L’organiste athée de Latis, l’Opus pataphysicum de Louis-Irénée Sandomir, le dossier de la Dragonne de Jarry,  et quantité de petits texticules édités par le Collège.  Il y avait aussi plein de livres d’art surrréalistes, des ouvrages publiés par Eric Losfeld ou Pauvert (érotiques donc), et toutes sortes de gloires post-bretonnantes.  Je faisais le voyage d’Orléans juste pour aller contempler ces merveilles, souvent un peu chères pour moi, ou déjeuner au Polidor, dans l’espoir d’y voir quelque satrape, voire un Régent (jamais je n’ai autant respecté la hiérarchie qu’avec le Collège, qui d’ailleurs est resté pour moi le seul et unique lieu méritant cette appellation). Ce n’est que quelques années plus tard que je fus invité au Polidor à une tablée qui alignait plusieurs satrapes, deux provéditeurs,  des régents, et  des dataires, bref quelque chose comme un mess des officiers. Mais je ne rencontrai jamais sa Magnificence le Vice Curateur VOIR ERRATUM CI-DESSOUS).

    La librairie des Presses Universitaires de France, au coin du Boulevard Saint Michel et de la place de la Sorbonne a éduqué cinq générations d’étudiants au moins. Elle avait l’austérité de la recherche universitaire des années 60, elle sentait le « Que sais-je ? », et ressemblait un peu au directeur des PUF de l’époque, Paul Angoulvent, le fondateur de la célèbre collection, qui portait ces  lunettes à monture « détective » qu’on voyait aussi porter Ricoeur à la même époque. Derrière les couvertures austères des petits volumes de cette encyclopédie on sentait la toge académique (mais on y trouvait presque tout ce qui se produisait dans les années 70 en sciences humaines surtout, et l’empilement y était sympathique.  Ce qui était agréable était son côté encyclopédique, et la foule, l’impression que tous ceux qui allaient écrire des livres étaient là pour voir ce qui se publiait chez les concurrents. Ce qui me sidérait, dès les années 70, était l’abondance du rayon psychanalytique, qui contenait tout ce qui pouvait se trouver de lacaneries de l’époque, coexistant bizarrement  avec des ouvrages de psychologie scientifique. Le rayon philosophie trônait encore au premier plan, alors qu’aujourd’hui il se réduit, même dans les meilleures librairies, à quelques ouvrages, qu’on dirait les mêmes republiés d’année en année, par un groupe de vendeurs de sagesse qui nous racontent , décennie après décennie, comment  leur bonheur de penser évolue au gré de leurs amours , de leurs compagnies animales, de leurs séances de gymnastique ou de course à pied, ou de leurs plaisirs de chineurs ( jadis on lisait ces fadaises dans Elle , elles sont à présent dans les livres de philosophie). Mais au fil du temps, les vendeurs des PUF, jadis compétents et savants, sont devenus plus désagréables : ils savaient que la boutique allait fermer. A la fin, les livres étaient disposés uniquement sur des tables, et on ne trouvait presque rien dans les rayonnages. Il y a là une marque sûre de l’évolution du savoir livresque : on faisait jadis confiance au lecteur pour aller trouver les livres là où ils étaient rangés, alors qu’ils sont aujourd’hui présents à l’étal comme des poissons au marché.A présent, c'est une boutique de vêtements , Delaveine, qui se trouve à cet emplacement, en face d'une autre , Benetton, comme pour nous rappeler que ce n'est plus le savoir qui porte la culotte. Mais je gage que parfois a milieu des costumes et des pantalons, quelques spectres livresques viennent encore circuler. J'espère qu'ils feront assez peur aux clients de Delaveine pour que ce magasin retourne habiter les lieux où il est destiné, rue de Rivoli ou vers le BHV. Il reste heureusement Vrin, en face, un peu comme ces maisons sur des dunes qui s'effondrent, face à l'océan.
    L’autre librairie qu’on fréquentait beaucoup au Quartier Latin au début des années 70 était La joie de lire, de François Maspero, rue Saint Séverin, qui était ouverte jusqu’à minuit (alors que les bibliothèques  n’ouvrent jamais le soir, les librairies le faisaient alors quelquefois , et c’est un signe des temps que ce ne soit plus le cas). On y retrouvait tout ce qu’il y avait à l’époque de marxistes non communistes (les gens du PC n’y allaient qu’incognito), de trotskystes, de maoïstes, qui lisaient, sur le rayon, les livres publiés par Maspero dans les Cahiers libres et la petite collection Maspero, les quantités de revues et de fanzines libertaires et group(crep)usculaires qui s’entassaient dans les allées. Mais comme je n’étais qu’un compagnon de route de groupuscules, participant occasionnel de meetings à la Mutualité et de manifs, je me contentais du statut d’observateur, et n’aurais jamais osé aborder les révolutionnaires  hirsutes en blouson de cuir - parmi lesquels devaient se glisser des barbouzes de Marcellin,  qui fréquentaient ce haut lieu de la culture post-soixante-huitarde.  En 1973 j' achetai chez Maspero un numéro des Temps modernes avec l’article de Sartre « Elections piège à cons », qui me conduisit pendant plusieurs années à ne pas voter. Et surtout on y piquait les livres systématiquement, sans état d'âme car ce n'était qu'un juste retour des choses que de "faucher chez Maspero", qui faisait du fric sur le dos du peuple - dont nous faisons évidemment partie -  ce qui causa la fermeture précoce de la librairie en 1975, à peu près à l’époque où la vague gauchiste s'atténua. 

      Dans le Midi je n’ai connu qu’un peu plus tard, vers 1974 la librairie A la Sorbonne, rue Gioffredo, à Nice, qui me semblait immense, avec ses nombreuses galeries  et recoins labyrinthiques, ses balcons et rambardes. Elle avait quelque chose d’une église et je la trouvais encore mieux fournie que celle des PUF à Paris, en dépit du nom.  A Aix, la Librairie de Provence sur le cours Mirabeau avait un charme vieillot, qu’elle n’a pas totalement perdu. On y croisait alors les grands professeurs aixois : Raymond Jean, Gilles Granger, ou Louis Guillermit, dont j’avais entendu les formidables (mais pas épatants) cours sur Kant à la rue d’Ulm. 

    Le plus grand choc culturel livresque pour moi fut d’accéder, sans doute vers 1976, à la librairie Blackwell’s à Oxford, sur Broad Street. On entrait dans ce qui semblait une boutique assez quelconque, genre pub ou magasin de souvenirs, mais qui se ramifiait, en longueur, en hauteur, et surtout en profondeur, dans l’ensemble du bâtiment derrière. Quand on avait parcouru l’extraordinaire rayon des classiques et ceux de littérature, on descendait l’escalier et on aboutissait à la Norrington Room, vaste cathédrale livresque sur plusieurs niveaux sous terre, avec son rayons sciences d’abord, puis théologie, et psychologie, pour aboutir, au rayon ultime en bas, à la philosophie. A l’époque, on trouvait chez Blackwell’s à peu près toute la production philosophique anglophone, des ouvrages de l’Oxford University Press aux lourds et coûteux volumes de chez Reidel. La logique et la philosophie du langage y avaient la part du lion, et l’on trouvait aussi dans un rayon d’occasion des anciennes séries telles que la Muirhead Library of Philosophy ou les series  de Analytical philosophy de R.J. Butler, tous les derniers numéros de Mind, et tous les classiques de la philosophie du langage ordinaire.  J’étais aussi ravi de trouver les study aids  de logique rédigés par Dana Scott et ses élèves. En tous cas il n’y avait là rien qu’on pût trouver ailleurs, et surtout pas en France à l’époque. On restait des jours entiers dans ce paradis exotique pour quiconque avait fréquenté les librairies et bibliothèques françaises : la phénoménologie existentielle, le sartrisme, la déconstruction, le foucaldisme n’y avaient pas droit de cité, même si on y trouvait quelques ouvrages marxistes et freudiens. Quand j’y retourne aujourd’hui, la proportion s’est inversée : on n’y trouve plus que quelques livres de philosophie analytique, et les ouvrages de philosophie postmoderne, Heidegger, et les diverses philosophies-guides de voyage ou de tourisme gastronomique de X (du vin, du fromage, des chats, de la lavande)  occupent les tables : l’espace central a d’ailleurs été vidé, et on a mis des fauteuils, pour bien signifier qu’il est plus important de se sentir à l’aise au milieu de guides touristiques que de s’instruire. Au fur et à mesure que les tables d'Europe sont devenues accessibles à tous les livres de philosophie se sont mis au diapason ( Voir le Bosphore avec Damascène, Visitez le Parthénon avec Platon, les bonnes tables romaines avec Sénèque, Visiter le Portugal avec les Conimbres Autre signe des temps : le tabac pour pipe Oxford Memory que je fumais alors et achetais à la boutique de tabac en haut de High Street a disparu. Et d’ailleurs j’ai cessé de fumer. Je voulais ressembler à G.E. Moore. Some like Witters, but Moore is my man.



 Le tabac et la pipe ont toujours plus ou moins fait partie de l'essence des livres, et la perte des volutes de fumée qui accompagnaient la lecture signifiait en fait la fin des livres.

     
 A Londres, j’allais surtout chez Foyles, sur Charing Cross, qui s’étalait, dans une sorte de foutoir assez joyeux, sur plusieurs étages.  A l’époque la librairie, qui a aujourd’hui plusieurs boutiques dans la ville, était assez vieillotte. Mais on y trouvait tout ce que l’on voulait. J'ai toujours aimé les librairies en désordre, un peu comme mon bureau, où je passe des heures  retrouver un livre que je lisais encore la veille, jusqu'à renoncer en espérant le retrouver au hasard d'une autre fouille.




 Je fréquentais aussi la très agréable Dillons’s sur Gower Street, à côté de l’université de Londres, devenue Waterstones, très bien joliment refaite. Elle avait un superbe rayon d’occasion, qui est encore assez bon, et a conservé ses escaliers un peu dérobés. Mais on a l’impression, chaque fois qu’on y va, que ses vendeurs ont un peu perdu la foi, comme dans toutes les librairies d’ailleurs, au temps d’Amazon.

      
   La librairie où je me suis senti le mieux aux US est Cody’ s à Berkeley à la fin des années 70, sur Telegraph avenue. Elle avait une une belle baie vitrée à l'entrée, et quantité d’étages, avec un excellent rayon occasion, et par endroits de vieux fauteuils datant de l’époque de Dashiell Hammett. Elle était alors fréquentée par des intellectuels californiens avec des allures de Beat Generation, ou d‘enfant naturels d’Henry Miller. Même si je ne me souviens pas qu’on y fumait à l’intérieur, il y avait comme un odeur d’herbe au moins imaginaire qui flottait partout. Il y avait d’autres très bonnes librairies d’occasion, comme Moe's, aussi sur Telegraph. On dit souvent Shakespeare and Co, sur les bords de Seine, lui ressemble, mais je ne me suis jamais senti à l’aise chez Shakespeare and Co, où l’on a l’impression que si l’on n’est pas anglais ou américain, on n’est pas bienvenu. Il y en avait notamment sur  une Shattuck, où l’on trouvait toutes les sortes de livres de cinéma, mais Cody's était celle qui réunissait le plus de littérature. Y entrer, c’était un peu comme s’assoir dans son fauteuil, allumer sa pipe, déplier son San Francisco Chronicle , en attendant que le chien vous apporte vos pantoufles, la dernière bio de Raymond Chandler , et souffler en l’air un rond de fumée de tabac aromatique. Plus tard, j’ai apprécié certaines librairies Barnes et noble à New York, comme celle du Lincoln Center, qui avaient leurs salles de réunion et des rayons très bien fournis, mais en philosophie essentiellement de livres de Badiou.
     Peu de pays ont autant le culte du livre que l'Allemagne et en Autriche. Mais j'avoue que je ne me sens jamais à l'aise dans les grosses librairies très high tech qu'on trouve à Berlin ou Francfort, et préfère les petites librairies d'occasion comme Kitzinger ou Hauser  à Munich dans la Schellingstrasse, ou Frick à Vienne. 

    Les pays d’Europe du Nord et de Scandinavie  respectent les librairies à peu près comme ils respectent les  lieux du culte. J’ai passé d‘excellents moments à l’Athenaeum à Amsterdam, à l’Academibokhandlen  à Stockholm,  à la librairie librairie Norli à Oslo qui est, surtout par ses planchers en bois sombre, ses lumières, son style chic scandinave. Mais toutes ces librairies sont un peu froides et aucune n’a le charme de librairies latines, comme la vieille Libraria Prampolini à Catane, ou la librairie Bertrand à Lisbonne, sans parler des Sud-américaines dont j'ai déjà parlé ici. Il y a entre ces librairies du Nord et celles du Sud des différences semblables à celles des églises. Les librairies en fait sont des églises. On s'y assoit comme sur les bancs de prière. Mais leurs dieux ont disparu. Les fidèles aussi, au fur et à mesure que s'installaient autour d'elles des boutiques de photocopies, puis, celles-ci une fois disparues elles aussi, des computer shops. Face à l'e-book, ce qui reste aux librairies sont les BD, les livres d'art et les guides touristiques.
     On adore organiser des conférences, des séances de signature, des discussions dans les librairies. Je dois dire que je déteste cela. Je conçois le fait de parcourir une librairie comme un plaisir solitaire,qui me permet d'exercer ma déploration face au piles et à la rareté des bons livres, et de me sentir seul à trouver, au fond d'un rayon un exemplaire d'un livre depuis longtemps épuisé, comme la plupart des miens.
   


ERRATUM  1er avril 2014

   La nièce d'un optimate ( voir commentaires) m'a fait remarquer mon erreur. S.M. Opach était bien au repas pataphysique auquel j'assistai le 9.9.99. EP. Comment ai-je pu oublier cette Présence? Etait-elle trop flagrante? Je pencherais plutôt pour une explication semblable à celle de James dans sa nouvelle The Private Life : S.M. Opach n'existait pour moi qu'en public, dans les Cahiers du Collège, et dès que je le vis en privé il disparut à mes yeux, comme le personnage de "Clare" Vawdrey qui s'évanouit quand il cesse d'être en public. Certes Opach était ce jour là en public dans une certaine mesure. Mais un public de pataphysiciens. Ailleurs qu'au Polidor l'univers était, comme chez Mendelssohn, plein de sa magnificence. Entré dans le cercle des pataphysiciens, il cessait d'exister.