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dimanche 16 mars 2014

Du kitsch en philosophie







         Comme l’ont montré les discussions du billet précédent, le kitsch est une catégorie esthétique très vague sur les critères de laquelle il est difficile de s’entendre. Il a été tellement  analysé, commenté, et discuté qu’il est quasiment impossible d’en parler derechef.  Les définitions usuelles - «  art de mauvais goût », « art tape à l’œil », qui vit sur la copie de l’art véritable qu’il détourne à son profit ou cite de manière mécanique, et se base sur une sensibilité esthétique débile – sont loin de faire l’unanimité, pas plus que les exemples paradigmatiques qu’on est supposé en tirer. Par définition le mauvais goût, l’art de mauvaise qualité, et l’art qui copie sont protéiformes, et  semblent échapper aux classifications. Le kitsch, çà ose tout. Mais je n’en conclurais pas qu’il n’y a pas de définition possible. On peut au moins essayer d’en dégager les grandes lignes. Le kitsch est d’abord l’art de pacotille, des bibelots touristiques aux décors d’architecture art nouveau, des orchestres de Biergarten à la peinture pompier, des romans sentimentalistes à la littérature de gare. Dans cette première phase le kitsch désigne plus ou moins l’art vulgaire, le toc, l’art bourgeois, qui copie le grand art en en créant des sous-produits. C’est l’art de Monsieur Prudhomme, de Madame Bovary, qui s’approprie le Beau classique puis romantique et le retourne au bénéfice du philistinisme. Le kitsch est né d’abord du goût bourgeois en Allemagne et en Autriche. Il culmine chez les nazis, petits bourgeois amateurs d’art désireux de se hausser au niveau de la grande bourgeoise impériale ou juive qui occupe le devant de la grande culture.  Plus tard, dans une seconde phase, que je ne sais pas trop dater, mais qui intervient plus ou moins quand l’art envahit l’ensemble de la société et que l’œuvre d’art atteint, comme dit Benjamin, le stade de la "reproductibilité technique » le kitsch atteint un second degré. Il se redouble quand les artistes et intellectuels, mais aussi les praticiens des « arts de la mode »   prennent conscience du décalage entre l’art de masse et l’art « authentique »  et commencent à mettre en question cette dernière catégorie au nom du relativisme. Vient alors le kitsch-citation-et-détournement explicite, qui vise à produire un art ironique, qui a comme objectif avoué de citer les productions artistiques antérieures et à les mettre sur même pied que les productions de l’art classique. Le kitsch peut se marier alors au décadentisme, au culte de l’artifice, comme chez des Esseintes avec sa tortue sertie de pierreries, ou avec Wilde et d’Annunzio. C’est le kitsch belphégorien, que Benda a parfaitement décrit. Dans une phase ultérieure encore, c’est la culture kitsch elle-même, l’art populaire et dégénéré, qui devient objet de citation et le matériau de base d’un kitsch de second degré. On assiste alors à une sorte d’apogée du kitsch, où l’art qui a pignon sur rue ( celui des galeries, des expositions officielles, des ouvrages promus par les éditeurs, des concerts  et des manifestations subventionnées, des festivals se promeut comme une sorte de commentaire ironique de l’art de masse et s’approprie ses codes mêmes. A ce moment-là  Keith Richards devient  un égal de Berio, Jeff Koons un petit-fils de Rodin,  Amélie Nothomb la nièce de Claude Simon, Jonathan Littell égale presque Thomas Mann, et (que ses fans m’excusent !) Zweig un cousin de Musil. Rien de de ceci, ni ces noms,  j’en conviens, ne fait une définition. On peut même ajouter un épicycle et dire que le kitsch vient quand une forme d’art exprime son désenchantement par rapport à une autre, et la critique en la mimant. La définition la meilleure reste à mon sens celle d’Hermann Broch  dans son essai classique : « « le système « kitsch » exige de ses partisans : « fais du beau travail ! » alors que le système de l’art a pris pour maxime le commandement éthique : « Fais du bon travail ». Incapacité à saisir les valeurs éthiques, confusion de celles-ci avec les valeurs esthétiques, incapacité à respecter dans l’art aussi bien les valeurs propres à l’art mais aussi les valeurs intellectuelles et morales qui vont avec. Le kirsch sonne faux en permanence, et ses amateurs et producteurs  sont incapables d’avoir l’attitude juste face à ce qu’ils admirent. Comme le disait Benda de la critique littéraire dans un de ses  derniers essais : « La critique, c’est le jugement ». L’amateur de kitsch ne sait pas juger, et finit même par refuser de juger : tout devient beau, tout devient de l’art. Les « créateurs » (y compris ceux de mode, qui sont parvenus à s’approprier ce label) en sont ravis : tout ce qu’ils font est bon. En effet, caractériser un produit comme « kitsch », c’est le juger. C’est au contraire le tenant du kitsch qui nous dit «  Ne me jugez pas, c’est trop normatif, laissez l’art s’épanouir, en toute liberté et ne prononcez pas de jugements ».
      A ma connaissance le kitsch s’applique aux productions artistiques, des arts visuels, de la musique et de la littérature. On n’a encore – toujours à ma connaissance – jamais appliqué cette catégorie à des productions intellectuelles telles que la philosophie, les sciences sociales, a fortiori les sciences « dures ». Mais pourquoi l’appellation de kitsch ne s’appliquerait-elle pas aussi à la philosophie et aux oeuvres de pensée en général? Ces dernières aussi ont connu, depuis au moins un siècle – et sans doute avant – une massification,  et la philosophie  est une discipline qui était jadis ésotérique et réservée à une petite élite et à laquelle ont accédé d’abord les classes moyennes, puis presque l’ensemble de la société. Elle est à présent partout. Le moindre article de journal cite à tout va Kant, Descartes ou Spinoza ; de même qu’on écrit des romans à partir de la mécanique quantique, on en écrit à partir des expériences de pensée sceptiques, de la théorie de la décision, des paradoxes logiques ; les philosophes sont depuis longtemps devenus héros de fiction et de films, et leurs statues de cire chez Madame Tussauds côtoient celles de Victoria Beckham ou d’Eric Cantonna (lui-même footballeur philosophe). Il y a des magazines de philosophie qui commentent les grandes questions de l’existence et de la morale à la lumière de la vie quotidienne. Des émissions de télé et de radios avec leurs animateurs philosophes vedettes. Des « nuits de la philosophie » un peu partout, des festivals d’été, d’hiver et d’automne de philosophie où l’on goûte du vin ou du fromage en savourant les plaisirs de la sagesse dispensée par des vedettes qui font a tournée des vignobles, des croisières qui ont leurs philosophes embarqués. Et comme avec l’art kitsch au dix-neuvième siècle face au Grand Art, les professionnels de la philosophie sont montrés du doigt : ils sont incapables de parler au peuple, ils sont scolastiques,  « universitaires », ennuyeux, jargonnants et ne s’intéressent qu’à l’histoire de la philosophie et  la pratiquent de manière ennuyeuse (au point qu’il est nécessaire d’en produire une « contre-histoire »). Les philosophes autoproclamés qui s’occupent de la morale, de la vie quotidienne, des souffrances des gens, de la maladie et du soin, sont au contraire plébiscités. Certes, cette massification, ce culte de la philosophie populaire (« pop »), la naissance d’une littérature philosophique « pulp » de sous-produits, ne suffisent pas à caractériser un mouvement comme kitsch. Pour qu’il y ait kitsch, si on entend s’en tenir  la définition de Broch, il faut qu’il y ait une déviation dans les jugements et une sensibilité détournée. Je ne vais pas donner, bien que cela me démange, de noms. Mais on peut trouver quantité de jugements marqués du sceau du kitsch philosophique. Le kitsch philosophique n’est pas simplement de  la mauvaise philosophie, celle qui raisonne mal, ou qui produit des conceptions faibles, ou des constructions fallacieuses. C’est d’abord l’expression à la fois d’un désir (d’une « demande ») de philosophie, en même temps qu’un refus de se soumettre aux critères usuels de la philosophie. Le kitsch philosophique prend donc d’abord la forme d’un mépris de la philosophie et celui de la mettre au même niveau que des performances populaires. Par exemple quand un journaliste sportif dit :

«  Diego Maradona, tout drogué, imbécile et incontrôlable qu'il soit, a plus réuni de monde autour de lui que Platon, Kant, Einstein, Gandhi et Mandela » 

il veut dire à fois que les exploits de Maradona égalent et même surpassent ceux de célébrités comme Platon et Kant ( et autres « sages » planétaires), et en même temps que ceux-ci lui sont parfaitement comparables. Ou encore, ces extraits d’une publicité pour du « consulting philosophique » :

« Que se passe-t-il si mon problème n'est pas d'ordre strictement philosophique ? 
Tous les sujets peuvent être abordés sous un angle philosophique et aucun sujet n'est tabou. Si votre problème concerne une décision à prendre, un problème relationnel, des sentiments d'amour ou d'amitié, des conflits familiaux, des dilemmes professionnels ou des évolutions de carrière, des questions de croyance, de foi ou de religion, une dépression, des problèmes de nature morale ou éthique, y compris relations sexuelles ou consommation de drogues, une recherche de signification, un problème d'identité ou simplement le souhait de faire un bilan sur votre vie….. vous pourrez en discuter ouvertement dans un cadre neutre, objectif et philosophique
Dois-je avoir des connaissances en philosophie ?
Aucune éducation philosophique n'est nécessaire. Certains philosophes académiques estiment que la philosophie ne peut pas être « appliquée », et maintiennent qu'elle est strictement théorique ou hypothétique, (C'est probablement ce qui « dégoûte » la plupart des gens de la philosophie). Mais « l'amour de la sagesse » (signification littérale de la philosophie) doit être accessible à tous. Un bon conseiller philosophique engagera un dialogue en utilisant un langage utile et non formel. L'important est que le philosophe et son interlocuteur communiquent et qu'ils se comprennent mutuellement afin que l'interlocuteur soit amené à penser de manière philosophique.   « 
  
Ce qui nous est expliqué ici est non seulement que point n’est besoin, si on veut de l’ « assistance » philosophique, d’être savant ou même de lire de la philosophie, mais qu’on aura sans doute de bien meilleurs résultats qu’en en lisant, ce qui n'empêche pas le "consultant" philosophique en question de présenter son conseil comme proprement philosophique.

       Une seconde condition est sans doute que le kitsch philosophique rejette explicitement les critères usuels et les valeurs cognitives usuelles de l’exercice de la raison. Il est alors lié au post-modernisme sous toutes ses formes. Des jugements comme le suivant, produit par un des philosophes « continentaux » des Etats Unis, sont typiques : “Contemporary life, which is marked by modern transportation systems in which we can travel almost anywhere, and modern information systems, through which almost anything can travel to us, is much more pluralistic than life in the past”, ce qui implique, selon l’auteur  que la vérité est perpétuellement “on the go” et que l’idée de raison des Lumières s’en trouve menacée, et que “Truth cannot be confined to propositions” car il y a une idée plus profonde de la vérité “not the truth of assertions, but truth as a thing to love, to live and die for” ( John D. Caputo, Truth, Philosophy in transit, et le CR de Tim Crane, dans le TLS du 12février 2014). Certes il n’y a rien de kitsch en soi dans de telles sottises, qui ne sont que des lieux communs post-modernes. Ce qui est kitsch, c’est le retournement que le livre de Caputo nous propose : «  The “luminaries of postmodern thinking, Derrida, Foucault, Lyotard, Deleuze” are now being attacked by the exponents of a “new brand” of materialism and realism that “charges them with failing to think through what is going on in contemporary mathematical physical sciences”. Selon Caputo cette nouvelle mouture de la philosophie continentale est “spearheaded” by the young French philosopher Quentin Meillassoux.” (dont une photo illustre l’article).  En d’autres termes, les post-modernes eux-mêmes ont les moyens de se dépasser, les contempteurs du réalisme sont remplacés par des réalistes d’une farine qui n’est pas eadem. Fort bien, si cela veut dire que ceux-ci reviennent aux valeurs de la raison, de la vérité et de la connaissance traditionnelles. Mais ce n’est pas ce que suggère Caputo. Il suggère qu’avec ces auteurs qui incarnent «  a new brand of realism», ce qui est important n’est pas le réalisme, mais qu’il soit nouveau, et qu'il continue de se ranger au sein du camp "continental".  Ici nous touchons à l’essence du kitsch philosophique : «  Ne fais pas vrai, mais fais intéressant et nouveau», ce qui autorise à proposer les thèses les plus contradictoires qui soient avec l'aplomb le plus total. Ici l’adjectif « nouveau » porte tout le poids de ce que l’on ne peut pas appeler la preuve, puisqu’il n’y a justement rien à prouver. Le kitsch philosophique, c’est le droit de dire n’importe quoi, comme le dit bien Caputo, la philosophie en transit
    
     Une troisième composante du kitsch philosophique est ce que les classiques appelaient esprit faux. Selon la définition célèbre de Pascal, l'esprit faux n'est ni fin ni géomètre. Mais il y a eu des esprits faux depuis que l'humanité existe, y compris chez les doctes. Mais le kitsch philosophique consacre leur avènement dans la culture de masse. Il est la prévalence de l'esprit faux et l'élévation du faux et de la fausse pensée aux sein des valeurs de l'esprit, associées à leur massification. 

     Mais je suis loin d'avoir épuisé le phénomène.
                                                                                                                               ( à suivre)