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mardi 25 février 2014

En défense de Wes Anderson





      Au moment où sort, demain, The Grand Budapest Hotel , les avis se partagent à nouveau entre ceux qui, comme moi, ne boudent pas leur plaisir et trouvent encore une raison d’exprimer à nouveau leur admiration , et ceux qui ont peine à ne pas manifester leur irritation. Il n’y a qu’un point sur lequel je partage celle-ci : le battage fait autour du film, les cabotinages des acteurs, les interviews répétitives sont un peu too much, et la manière dont on veut mobiliser les fans un peu à l’image des  préjugés qui entourent Anderson et de ses connexions avec le monde de la mode (publicités pour Prada avec Léa Seydoux, pour Stella Artois, etc). Il faut bien faire de la promotion et gagner de l’argent pour le prochain film, mais cette proximité avec le monde de la mode tend à renforcer – à mon avis à juste titre-  l’agacement des critiques et à propager l’image même qui contribue à faire d’Anderson un auteur culte, mais aussi à considérer sa production comme superficielle. Lui-même semble s’amuser à entretenir cette image, avec ses costumes en velours vintage, ses cravates colorées et ses tweeds bien coupés qui le font ressembler à ses personnages.

     Que reproche -t-on à Anderson ? Depuis The Royal Tenenbaums  (2001) un peu toujours les mêmes choses : son esthétisme, son dandysme, son style maniéré et kitsch, sa légèreté, qui s’exprime dans son univers de maquettes, de maisons de poupée,  de boîtes de Cornell, de bande dessinée On enfonce le clou : Anderson raconte toujours les mêmes histoires depuis Bottle Rocket– d’enfants à la recherche d’un père, d’adultes incapables de grandir, de familles décomposées, de frères et de sœurs sortis tout droit de chez Salinger – et vit lui-même dans un monde d’enfants  et d’adolescents attardés, cramponnés à leurs collections de disques (en vinyle, nostalgie vintage oblige), à leurs marottes.  Ses films tournent à vide au sein de ses propres références, littéraires,  filmiques, musicales surtout (rock des sixties, chansons yéyé), son art du costume, bâti sur la nostalgie (des années 60, des films de Cousteau, des aventures enfantines). Certes il fait des mises en scène brillantes, son art de la camera (ses fameux plans du dessus, ses ralentis), des couleurs (jaune et orange dans Moonrise, violet et rouge dans Grand Budapest), sa manie des détails, qui font de chaque plan une sorte de peinture ou de miniature. Il maîtrise la bande son comme personne. Il a son équipe d'acteurs inconditionnels, au premier rang desquels Bill Murray,Owen Wilson, Jason Schwartzmann. Mais, nous dit-on encore, il est trop, il en rajoute, et cela tourne au gimmick, au procédé. On joue avec ses films comme avec les albums de Tintin, à chercher qui jouait dans quel film, quelle répartie il y avait dans telle scène, et on aime autant ses méchants qu’on aimait jadis Rastapopoulos ou Allan (de fait c’est à lui et pas à Spielberg, qui a complètement raté son adaptation,  qu’on aurait dû confier les aventures de Tintin au cinéma). Rien de surprenant à ce que cet univers plaise aux créateurs de mode, aux publicitaires, aux hipsters, au collectionneurs, et aux snobs, qui sont devenus le public lui-même. Il est sans substance, et – reproche fatal dans notre culture – il manque d’émotion, il sent trop le calcul, et il est d’ailleurs efficace. Suprême insulte : on dirait du sous Tim Burton. 

      On doit effectivement convenir que les films de W.A. ont certaines de ces caractéristiques. Son art fait partie globalement du genre kitsch, qui se caractérise, comme le disait Hermann Broch, par l’obéissance à l’injonction «  Fais beau », plutôt qu’à l’injonction » Fais bien » et qui reproduit mécaniquement des traits de l’art adulte pour les infantiliser (comme le dit Roger Scruton, l’univers du kitsch est celui où c’est Noël tous les jours. Mais on fait une erreur fondamentale sur Anderson quand on se contente ainsi d’assimiler son univers et son style à celui du kitsch. Il est vrai qu’il use d’un matériau kitsch ,un peu comme Burton reprend les héros de BD comme Batman ou Tarantino les Pulp fictions. Certes chez Anderson ce sont les chansons rock des sixties, et particulièrement des Stones, des Kinks, les Peanuts, les dessins de Norman Rockwell. Mais le spectateur attentif notera aussi qu’il est capable de construire un film entier – Moonrise - sur la musique de Britten, qui n’est pas particulièrement kitsch. Il notera aussi que tous ses films ont une dimension morale, voire moraliste ou même puritaine, qui n’existe pas dans les films kitsch de Burton ou de Tarantino. Les personnages sont à la recherche de la rédemption, ils sont liés entre eux par des fidélités, des amitiés, et des sentiments profonds. Ils ont une moralité enfantine, mais au sens où ils conservent leurs sentiments moraux enfantins, leur respect des promesses. A la différence des personnages des comédies hollywoodiennes que prisent tant Stanley Cavell et ses thuriféraires, ils ne cherchent pas à se perfectionner, à devenir meilleurs. Ils cherchent seulement à trouver le ton juste dans leur existence. Ils sont tout le contraire de sceptiques  wittgensteiniens qui auraient le sens du fait qu’on ne peut pas creuser plus loin et que la pelle doit s’arrêter quelque part. Car ils croient aux valeurs morales, ce sont des cognitivistes moraux. Le kitsch est la confusion du beau et du bon. Mais Anderson ne les confond pas. Il met ses machines au service de valeurs éthiques. Grand Budapest  en ce sens est un film sur l’amitié au moins autant que sur la fin d’un monde. Zéro reste dans l’hôtel délabré par amitié pour Gustave, par respect pour Agatha, la jeune fille qu’il aimait. Ivan vient secourir le concierge par amitié. On me répondra que le kitsch n’exclut pas la mièvrerie, que la morale peut bien tourner au moralisme. Mais ici Anderson a d’autres armes pour les désamorcer : l’humour et l’ironie : pas un de ses plans qui ne soit pas un sorte de chausse trappe, de clin d’œil. L’ironie peut être la manifestation de l’incrédulité face aux valeurs. Mais elle peut aussi être menée par un écrivain ou un artiste au nom même des valeurs. Tout le contraire d’un ricanement aidé par le burlesque et le loufoque. Dans Grand Budapest  W.A. combine cette histoire personnelle avec celles d’un monde qui finit, et dont il suggère que c’est aussi le nôtre. Voilà pour la substance et le sérieux. Pas un immense « message », mais le contraire d’un jeu autoréférentiel. 

    Les critiques du Monde demandent : »Si le film est vraiment inspiré de Stephan Zweig, pourquoi est-il dénué d’émotion alors que Zweig est un romancier des sentiments? S'il se passe avant-guerre pendant la montée du nazisme, pourquoi est-il si peu historiquement fidèle?  Mais d’abord pourquoi un film inspiré d’un écrivain devrait-il hériter des propriétés de l’œuvre qui l’inspire ? Ne peut-il utiliser son matériau ( et Zweig est kitsch au même titre que les BD), et pourquoi devrait-il reproduire le ton cucul et sentimental de la confusion des sentiments, ou de 24 heures de la vie d’une femme, qui ont encore du succès de nos jours parce qu’ils ressemblent en effet à du Marc Lévy ou de l’Anna Gavalda . Et ensuite, il est faux que ces films soient sans émotion. Ce n‘est pas parce que l’on n’exprime pas bruyamment ses émotions qu’on n’en a pas. Ce n’est pas parce qu’on fait ses films comme des albums pour enfants qu’on est un enfant. Il y a des gens réservés, discrets, qui ne veulent pas déranger. On me dira qu’on n’a pas besoin, si on est cinéaste, de faire ce genre de films, et qu’il vaudrait mieux, à tout prendre, imiter Bresson ou Rhomer.  Mais pourquoi faudrait-il les imiter ? Pourquoi ne serait-on pas sérieux tout en pouffant comme Max et Moritz ? Voilà pour l’émotion. 
     Et pourquoi le Grand Budapest hotel  devrait-il ressembler à la liste de Schindler ? Anderson parle d'une certaine époque, mais il se contente d'y faire allusion. Ses personnages sont dans une sorte d'éternité, comme ceux des romans. Pourquoi devrait-on être historique? Les critiques vont-ils protester que ses films ne sont pas assez fidèles à la réalité historique le jour où il adaptera Guerre et paix?