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samedi 22 février 2014

Résolutions pour quand je serai un vieux con



                                                                          Old asshole

Quod satis est sapio mihi. Non ego curo
Esse quod Arcesilas serumnosique Solones
Obstito capite et figentes lumine terram,
Murmura cum secum et rabiosa silentia rodunt

                                                                       Perse, Satire IV*

     Dans un article du Monde sur la mort de Cavanna (30.01.14), le journaliste Denis Robert rappelle un conseil quelque peu tautologique que lui avait donné Cavanna : « Se méfier des cons ». Cela ne va pas de soi, pourtant. D’abord, comment les reconnaître ? Certes, au fait qu’ils osent tout. Mais ce n’est pas infaillible : il y a des cons timides, même s’ils sont rares. Mais laissons les attributions de connerie à la troisième personne, les plus fréquentes, pour ne nous intéresser qu'à celles à la première personne : que faire si le con est, comme cela arrive souvent, soi-même? Car la vérité de « Je suis con » est bien plus difficile à reconnaître que la vérité de « Je pense », et quand on est con, on est certes con, mais il est rare qu’on se sache tel, et encore moins que, le sachant, on se reconnaisse comme tel. Il y a là, comme l’ont très bien vu  Andy Egan et Adam Elga, une version du paradoxe de Moore ( “I can't believe I'm stupid”, Philosophical Perspectives, 2005, 19/1: 77–93). Pour remédier à cette opacité des auto-attributions de connerie, il faut recourir à la stratégie d’Ulysse, recommandée aussi par Jon Elster face aux cas d’irrationalité : il faut s’attacher au mât, et prendre ses dispositions pour diminuer, autant que possible - et c’est peut être impossible -  sa propre connerie à venir. Il faut donc prendre des résolutions. 

     Les cons, c’est bien connu, se divisent essentiellement en jeunes cons et en vieux cons (il est rare d’entendre parler de cons d’âge moyen ou de cons entre deux âges). Dans le cas qui m’occupe, ma crainte est de devenir un vieux con, et d’en être déjà un. Swift, on le sait, composa – mais dans sa jeunesse - des  Résolutions pour quand je serai vieux


Voici des Résolutions pour quand je serai un vieux con

-          Ne pas m’indigner de ce que l’on plagie partout de manière éhontée, et qu’on plagie les travaux les plus mauvais
-          Ne pas m’indigner de ce que les pages wikipedia soient ou bien des panégyriques personnels ou bien des portraits à charge bourrés d’erreurs
-          Ne pas m’indigner de ce que l’on fasse semblant d’ignorer mes travaux, ou que quand on les cite ce ne soit que pour des points sans importance pour masquer le plagiat
-          Rester calme face à ceux qui font de la publicité pour leurs propres œuvres dans les listes de diffusion interne
-          Tolérer ceux qui, quand ils sont invités à un colloque, n’y vont que pour faire leur propre exposé ou s'en vont juste avant le mien
-          Ne pas m’énerver du fait que des gens qui ne trouvaient aucun intérêt ou étaient totalement indifférents à mes écrits, et à certains thèmes ou auteurs que j’étais le premier à faire connaître au moment où je les ai publiés, viennent dix ans ou vingt ans plus tard, non seulement publier sur le même sujet sans me citer, mais aussi me recommandent avec une condescendance  apitoyée pour mon ignorance, de m’ intéresser à ces mêmes thèmes ou auteurs
-          Ne pas m’étonner quand mes propres étudiants font mine d’ignorer mes travaux
-          Ne pas m’inscrire à Face book, ni à Twitter, ni à Instagram, ni à linkedin, ni à aucun réseau social
-          Ne pas regarder la télé, même quand je serai dans une maison de retraite
-          Ne pas béer d’admiration devant le moindre film de Scorsese, des frères Coen, ou de Wes Anderson
-          Ne pas applaudir à toute apparition d’Isabelle Huppert
-          Ne pas me forcer à apprécier systématiquement toute interprétation de Lang Lang
-          Ne pas m’énerver chaque fois que l’on m’explique que Heidegger est malgré tout le plus grand philosophe du vingtième siècle
-          Ne pas passer mon temps à m’en prendre aux philosophes médiatiques
Ne pas m'énerver quand des journalistes me demandent d'ajouter les prénoms des philosophes ou des écrivains  que je cite dans mes articles: Pascal (Blaise), Kant (Emmanuel), Spinoza (Baruch), Proust(Marcel), Cicéron (Marcus Tullius), ou quand ils me demandent quel était le prénom de Platon ou celui d'Agrippa
-          Cesser de commenter à tout instant tout ce qui passe sur internet ou ce que je lis sur des blogs, y compris le mien
-          Rester de marbre quand on m‘écrit sur internet en me gratifiant d’un « Bonjour » 
-          Ne pas m’emporter quand, invité à une manifestation quelconque, y compris une conférence universitaire, on m’appelle « intervenant », «  accompagnant » , ou qu’on fait référence à ce que je dis comme une « parole » ou une « voix », et ne pas bouillir quand on désigne mes étudiants comme des « apprenants »
-          Ne pas faire le pédant en citant du latin, langue que je ne comprends pas
-          Ne pas pester contre la fin de la culture, des universités, du savoir, et prendre avec légèreté le fait que l’on me pousse gentiment vers la sortie
-          Ne pas sauter en l’air quand le premier quidam venu se croit en mesure d’émettre des pensées philosophiques, se considère comme un philosophe. Ne pas broncher quand les historiens, les sociologues, les critiques littéraires, les psychanalystes, les feuilletonistes, les graphomanes de tout poil se baptisent eux-mêmes « philosophes » et prétendent m’expliquer que les sujets auxquels je m’intéresse ne sont pas de la philosophie ou sont de la philosophie purement académique, ce qui revient à leurs yeux au même.
-          Réaliser que du jour où je prendrai ces résolutions et éprouverai le besoin de les respecter, je serai moi-même devenu un vieux con
  
  
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