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dimanche 22 décembre 2013

Etant devenu vieux on le mit au moulin

  


            Benda au congrès des intellectuels pour la paix, 1948


       Julien Benda trouvait que le vers de La Fontaine

       Etant devenu vieux, on le mit au moulin

       est l'un des plus beaux de la langue française


Le Mulet d'un prélat se piquait de noblesse,
Et ne parlait incessamment
Que de sa mère la Jument, 
Dont il contait mainte prouesse :
Elle avait fait ceci, puis avait été là.
Son fils prétendait pour cela
Qu'on le dût mettre dans l'Histoire.
Il eût cru s'abaisser servant un Médecin.
Etant devenu vieux, on le mit au moulin.
Son père l'Ane alors lui revint en mémoire.
Quand le malheur ne serait bon
Qu'à mettre un sot à la raison,
Toujours serait-ce à juste cause
Qu'on le dit bon à quelque chose.




       Quand Benda devint vieux, on le mit au moulin du Parti communiste. Il devint un compagnon de route. Là il rencontrait Aragon, qui l’avait avant-guerre traité de clown, Eluard dont il fustigeait la poésie surréaliste dans La France byzantine, et Claude Roy , ex-Action française devenu résistant communiste. Le sot, à défaut d'être mis à la raison, était toujours bon à quelque chose. 

        Dans Past imperfect ( p.51 , tr. Fr Fayard 1992), Tony Judt accuse Benda d’avoir en 1946, notamment dans la seconde préface de la Trahison des clercs ( TC, ed. Grasset 1975) recyclé son accusation d’avant-guerre contre les clercs , qui consistait à dénoncer leur trahison des idéaux supra-terrestres, en une accusation de trahison politique : quiconque n’était pas du côté de la classe ouvrière était un traître. Comme le remarque Judt, Sartre déclinait le même thème.  Benda aurait ainsi transformé, à l’encontre de sa propre position dans La trahison des clercs , la trahison intellectuelle en une trahison politique.
       J’avoue ne pas voir ce qui peut justifier la lecture de Judt, qui est en fait entièrement erronée et malveillante ( sans doute parce que malgré son immense érudition il n'avait pas lu Benda). Ce que dit Benda dans cette préface est que la trahison par les clercs des valeurs de vérité, de justice, de raison, au nom de l’ordre et des valeurs uniquement sociales, les a conduits à leurs positions anti-démocratiques, qui en retour les ont conduit à trahir leur patrie. Il vise évidemment ici l’Action française, les collaborateurs, et les fascistes. Les doctrinaires de l’ordre, nous dit Benda, se réclament de la raison, mais il tiennent celle-ci comme déterminée par l’histoire, et donc par les faits ( mais certains événement de l’histoire, selon les doctrinaires en question, tels que la Révolution française, ne sont point conformes à la raison). Mais la raison n’est pas déterminée par les faits, selon Benda (TC, p. 60). Il est donc très clair  à ses yeux que c’est la fausseté de leurs doctrines – leur trahison intellectuelle – qui conduit les clercs à leur trahison historique et politique. Loin de les assimiler, Benda voit dans la première trahison la cause directe de la seconde. En parfait idéaliste, il tient les idées comme menant le monde. C’est exactement le contraire que croit Sartre, qui, avec les marxistes, pense que c’est la position de classe, l’appartenance à la bourgeoisie, qui détermine la trahison politique des clercs, et par là même leurs visions anti-démocratiques.  Le fait que Benda et Sartre, à cette époque, se soient retrouvés  dans le même camp est purement contingent, car ils l’ont fait pour des raisons diamétralement opposées du point de vue doctrinal. Benda est ami des communistes parce qu’il défend la raison et la justice éternelles. Sartre est ami des communistes parce qu’il considère que l’histoire nous prescrit de nous engager. Mais pour Benda, l’histoire et sa marche ne nous prescrivent rien. C’est la raison seule qui nous prescrit. Sartre ne croit pas en la raison.
    Benda est compagnon de route du communisme, mais pas compagnon de pensée. Il traite même les communistes de traîtres à la cléricature : 

« Une autre trahison des clercs est, depuis une ving­taine d’années, la position de maint d’entre eux à l’égard des changements successifs du monde, singuliè­rement de ses changements économiques. Elle consiste à refuser de considérer ces changements avec la raison, c’est-à-dire d’un point de vue extérieur à eux, et de leur chercher une loi d’après les principes rationnels, mais à vouloir coïncider avec le monde lui-même en tant que, hors de tout point de vue de l’esprit sur lui, il procède à sa transformation – à son « devenir » – par l’effet de la conscience irrationnelle, adaptée ou contradictoire et par là profondément juste, qu’il prend de ses besoins. C’est la thèse du matérialisme dialectique. » (TC p.76)  

 Cette position est exactement la même que celle que Benda  toujours tenue avant-guerre. Il l’assimile au déni de la raison, et même, une fois encore, au bergsonisme : 

« Cette position n’est aucunement, comme elle le prétend, une nouvelle forme de la raison, le « rationalisme moderne  » [ici Benda renvoie à la revue principale des intellectuels communistes, La pensée]  ; elle est la négation de la raison, attendu que la raison consiste précisément, non pas à s’iden­tifier aux choses, mais à prendre, en termes rationnels, des vues sur elles. Elle est une position mystique. On remarquera d’ailleurs qu’elle est exactement, encore que maint de ses adeptes s’en défende, celle de l’Evolution créatrice, voulant que, pour comprendre l’évolu­tion des formes biologiques, on rompe avec les vues qu’en prend l’intelligence, mais qu’on s’unisse à cette évolution elle-même en tant que pure « poussée vi­tale », pure activité créatrice, à l’exclusion de tout état réflexif qui en altérerait la pureté. On pourrait dire encore que, par sa volonté de coïncider avec l’évolution du monde – expressément avec son évolution économi­que – en tant que pur dynamisme instinctif, la méthode est un principe, non pas de pensée, mais d’action, dans la mesure exacte où l’action s’oppose à la pensée, du moins à la pensée réfléchie. »(TC p.77) 

  Et dans Tradition de l’existentialisme, écrit à la même époque, Benda n’hésitera pas à soutenir que l’existentialisme de Sartre est dans le même sac, celui de l’anti-raison, de la domination de la raison par le fait. Je souscris des deux mains. Est-ce, comme me l’a reproché Thierry Leterre ( Revue philosophique, 13, 3, 138, 2013, p.40 ), un « amalgame » du genre de ceux que fait fréquemment Benda? Evidemment, assimiler marxisme, bergsonisme et existentialisme, semble gros. Mais est-ce aussi injustifié que cela? Benda n’ignore pas la différence des doctrines, mais il veut montrer ce qu’elles ont en commun. Ces trois doctrines énoncent bien que le fait détermine la raison, soit sous la forme de l’évolution, soit sous la forme de l’histoire, sous la forme de la liberté par laquelle on est jeté dans le monde. Ces trois doctrines ont aussi en commun une conception de la vérité comme fusion de l’esprit et du réel (durée, histoire, existence), c’est-à-dire une théorie de la vérité comme identité de la pensée et de l’être, du rationnel et du réel.  Benda appelle ces doctrines « mystiques » parce qu’elles affirment cette fusion. Le terme est polémique évidemment, mais il n’est pas si inapproprié si on désigne par là toute thèse qui conduit au reniement de la raison, à l’identité de la pensée et de l’être, et à l’affirmation de l’assimilation de la norme et du fait. Dans un article de La pensée (la revue même dont Benda dit qu’elle nie le rationalisme authentique) de 1946, Benda disait , en réponse à Jean Lacroix qui l’accusait d’être un « rationaliste étroit » : 




Le clerc trahit, nous dit encore Benda dans cette même préface de 1946, quand il adhère à l’idéologie communiste , car il renonce à la notion de justice abstraite et adopte « une idéologie qui veut que la vérité, elle aussi, soit déterminée par les circonstances et refuse de se sentir liée par l’assertion d’hier, que l’on donnait pour vraie, si les conditions d’aujourd’hui en requièrent une autre »  (p. .96) 

  Benda conclut son plaidoyer anticommuniste et antifasciste : 

« En somme, la trahison des clercs que je dénonce en ce chapitre tient à ce que, adoptant un système politique qui poursuit un but pratique,  ils sont obligés d’adopter des valeurs pratiques, lesquelles, pour cette raison, ne sont pas cléricales. Le seul système politique que puisse adop­ter le clerc en restant fidèle à lui-même est la démocratie parce que, avec ses valeurs souveraines de liberté indivi­duelle, de justice et de vérité, elle n’est pas pratique »(p.102) 

    Comment alors un homme qui est à ce point aux antipodes des thèses communistes, et qui ne cessa jamais de l’être, a-t-il pu adhérer aux positions politiques des communistes, se laisser mettre au moulin par ses ennemis eux-mêmes ? Il nous donne la réponse dans une note de la même préface (mais disait encore la même chose dans Précision  avant-guerre): 

« Je tiens à préciser que je n’attaque pas le clerc qui adhère au mouvement communiste si j’envisage ce mouvement dans sa fin, qui est l’émancipation du travailleur ; cette fin est un état de justice et le clerc est pleinement dans son rôle en la souhaitant. Je l’attaque parce qu’il glorifie les moyens que le mouvement emploie pour atteindre à cette fin ; moyens de violence, qui ne peuvent être que de violence, mais que le clerc doit accepter avec tristesse et non avec enthou­siasme, quand ce n’est pas avec religion. Je l’en attaque d’autant plus que souvent il exalte ces moyens, non pas en raison de leur fin, mais en eux-mêmes, par exemple la suppression de la liberté, le mépris de la vérité ; en quoi il adopte alors un système de valeurs identique à celui de l’anticlerc. » (p.103 ) 

Benda tient ici l’adhésion à la politique communiste comme ce que Kant appelait une « croyance pragmatique », le fait d’accepter une proposition sans y croire, comme un moyen en vue d’une fin supérieure pratique. On peut ne pas croire une doctrine, mais l’accepter. Cela revient à séparer, comme il fait souvent, théorie et pratique, d’une manière que nous avons du mal à comprendre. On a souvent accusé Benda de mauvaise foi, et Tony Judt l’accuse non seulement de gâtisme , mais de manque de courage intellectuel et d’aveuglement volontaire dans l’affaire Rajk. Ici c’est sans doute plus justifié.  J’ai parlé de cela ailleurs, et n’y reviens pas. Certes il est difficile, surtout quand on est un intellectuel, de croire une chose mais d’agir comme si on croyait son contraire. Nous tenons  qu’il y a là une contradiction car nous assimilons, à la manière de Peirce, de Ramsey et de la plupart des fonctionnalistes d’aujourd’hui, la croyance à une disposition à agir. Mais si nous refusons cette assimilation, comme le fait avec constance Benda, la contradiction  n’est pas évidente.


       La morale de la fable, telle que je la comprends, est simple.  Il est sans cesse tentant de renoncer à la raison, d'abdiquer de l'intellect. On se retrouve très sûrement au moulin, et après Sartre, bien des penseurs français irrationalistes tournent, tels des ânes, suant au carrousel. Mais cela tolère des exceptions, comme toutes les moralités et tous les proverbes. Benda n'abdiqua jamais la raison,mais il se retrouva quand même au moulin.