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vendredi 1 novembre 2013

Que faire de nos journées ?




                                                           Jour pluvieux à Salvador de Bahia


       Rien ne m'irrite plus dans la vie de tous les jours, que le fait que je me voie gratifier d'un "Belle journée! " quand je dis au contraire spontanément  à quelqu'un "Bonne journée" ou "Bon après midi" ( car rarement les gens vous disent "bonne/belle matinée" , y compris dans les hôtels et autres lieux de rencontre auxquels se réduisent nos misérables vies: cela aurait l'air chiche : quid de l'après midi ? du soir?  ne peut-on étendre la journée un peu plus? ). Il semble que cela soit relativement un usage récent. Un ami me dit que cela vient de la région de Lyon. Mais cela se diffuse partout.

      Certes, comme tous les énoncés de la vie quotidienne, celui-ci est chargé de multiples sens contextuels, mais c'est la prééminence du sens conventionnel ( l'implicature conventionnelle) qui m'énerve.  Car quel rapport y a-t-il entre le fait que ma journée soit bonne -  ce dont je suppose que tout le monde s'accorde sur le fait qu'il est désirable qu'elle le soit , d'où l'accolade polie usuelle -  et le fait qu'elle doit belle? Vous noterez que je n'emploie pas les guillemets avec "bon" et "beau": je pense que ces mots ont leur sens absolu en discours quotidien comme en discours philosophique. Je crois que les gens font référence à des propriétés réelles du beau et du bon, et pas simplement à ce qui est bon ou beau pour eux, dans leur contexte, leur situation. J'admets tous les enrichissements pragmatiques, mais je crois en un sens littéral inexpugnable. C'est la référence à celui-ci qui , dans ces énonciations quotidiennes , gouverne les autres. Pour moi , il y a un sens littéral  qui donne les conditions de vérité  et l'adjectif "beau"  renvoie à l'esthétique et pas à l' éthique. Je me suis battu avec Frege depuis quasiment le début ma vie intellectuelle.  Frege dit , dans un texte tardif  de 1915 qui devrait faire partie de nos classiques:

       "Le mot "beau" indique bien réellement l'essence de l'esthétique, comme le mot "bien" celle de l'éthique, tandis qu le mot "vrai" ne fait qu'un tentative malheureuse pour indiquer celle de la la logique, dans la mesure où ce qui est réellement en question ne se rapporte par du tout au mot "vrai", mais à la force assertive avec laquelle une phrase est prononcée" ( Nachgelassene Schriften , Meiner Hamburg, tr . de Rouilhan et Tiercelin, Ecrits posthumes, Nîmes, ed J. Chambon, 1999, p. 298 )

   Frege admet la division des trois domaines, mais à la différence de ses textes antérieurs, ne dit pas que le vrai constitue un domaine ou Reich  en soi. Il va vers une conception déflationniste du vrai. Je m'oppose à présent à lui, et je suis plutôt avec le jeune Frege à présent. Mais il distingue, comme la scholastique, le vrai, le beau et le bien.

   Quand par conséquent on me dit "belle journée" , j'entends qu'on me souhaite une journée belle au point de vue esthétique. Suis-je à ce point dandy que je demande à mes jours d'être beaux et non bons ? Qu'est-ce qui dans l'époque peut conduire les gens à se souhaiter de belles journées plutôt que des bonnes ?


   

  






dimanche 27 octobre 2013

Bouvard et Pécuchet font un MOOC







 (sur une idée de Fréderic Nef)



     La saison avait été pluvieuse comme jamais en pays normand, et Bouvard et Pécuchet avaient passé l’automne au coin du feu à l’abri. La moindre sortie occasionnait des rhumes, et l’humidité suintait dans la maison dès qu’on s’éloignait de la cuisinière ou de la cheminée. Si on poussait au dehors, on revenait trempé. Pécuchet pourtant ne négligeait jamais d’aller chercher le journal chez le postillon, et il avait à chaque fois l’occasion de voir dans l’échoppe des citoyens absorbés par des écrans, soit d’i-phone, soit de tablettes lumineuses. Dès qu’il vit cela, il fut révulsé et revint à  Chavignolles en colère.

-            « Ces gens ont toute la journée le nez fourré dans des écrans ! Ils n’ouvraient déjà pas de livres, et à présent les voilà en train de browser et de surfer toute la sainte journée ! C’est la ruine de la culture ! La ruine des Humanités ! Qu’aurait-on dit si Erasme, Rabelais, Voltaire, même Rousseau, avaient eu le nez tout le temps sur des écrans ! Que serait notre culture aujourd’hui ! Rousseau aurait-il pu faire ses promenades, penché sans cesse sur son i-phone, Voltaire aurait-il pu à Ferney accepter que ses hôtes s’absorbassent, en pleine conversation civilisée, dans la lecture d’un mobile, comme on le vit récemment faire à Monsieur de Sarkozy sous le nez même du Saint Père Benoît XVI dans Saint Jean de Latran ?
-          Tu as tort, lui dit Bouvard ! L’internet, les écrans, les lucarnes, les tablettes, sont un extraordinaire moyen d’éducation et de culture ! Tout ce que nous avons lu dans de coûteuses encyclopédies que nous faisions venir de Caen ou de Falaise est à présent à portée d’un clic. Tout le savoir humain est dans notre poche ! Quel formidable moyen d’élévation des foules ! C’est le futur ! Ce sont les Humanités numériques, bien plus humanistes encore que celles des humanistes de la Renaissance !
-          Parlons-en ! Dès que je vais dans le vallon, mon i-phone cesse de marcher, et le signal ne va pas jusque dans les combes ! Quand je consulte des traductions de L’Iliade, elles sont toutes vieillottes et fausses ! Et j’ai beau ouvrir n’importe quel site, je ne fais que tomber sur des réclames ou de la pornographie !
-          L’internet c’est le Diable ! renchérit l’abbé Jeufroy, qui venait d’entrer dans la salle à manger et avait surpris une partie de la conversation. Je suis bien d’accord avec vous, Pécuchet.
-           Pas du tout !  interpella Bouvard. Vous n’êtes pas obligé de vous attarder quand vous voyez des scènes d’inceste ou d’orgie. Vous êtes libre de surfer comme vous le voulez, et vous y trouvez tout le savoir humain. Vous devriez, Monsieur l’abbé, regarder les pages Wikipédia sur la Bible. Elles sont excellentes, et vous devriez les faire lire par vos enfants du catéchisme.
-          Pour y lire que Marie Madeleine avait couché avec Jésus, ou que celui-ci n’a jamais fait de miracle à la Piscine probatique ! Merci bien !
-          Bien sûr, répartit Bouvard, il y a quelques erreurs, mais le nombre des informations vraies l’emporte sur celui des fausses. Rendez-vous compte, on a tout le savoir du monde sous la main. Il y a même sans doute une notice sur vous dans Wikipedia
-          Pardi ! C’est même moi qui l’ai écrite. Je l’ai d’ailleurs réduite au minimum, pour ne pas donner l’impression que j’étais plus important que Félix Dupanloup, qui n’a pourtant droit qu’à une vingtaine de lignes. »
       Bouvard eut du mal à convaincre Pécuchet de l’intérêt d’internet. Ce dernier regimbait, il se considérait comme le dépositaire de l’ancienne culture, celle qu’on trouve dans les livres. Il vantait, citant le poète,  les longues soirées d’hiver au coin du feu, un volume à la main, le chat «  puissant et doux, orgueil de la maison » aimé des « savants austères » et ronronnant sur leurs in-folios: comment pourrait-on avoir la même sensation avec une liseuse Kindle ou un écran ? Il invoquait l’odeur du papier, le velouté des pages, le plaisir de les couper, la contemplation des volumes rangés dans la bibliothèque. Il invoqua Borgès et la bibliothèque de Babel, et les Grands Résistants à la Barbarie numérique : Alain Finkielkraut, qui malgré sa présence permanente sur les ondes et les lucarnes, n’a, dit-on, ni ordinateur ni téléphone portable ; Alberto Manguel, qui vit reclus dans une ferme bourguignonne au milieu des livres ; Roberto Casati et Raffaele Simone, opposants à la Colonisation Numérique. Il pestait contre la civilisation de l’image, de la vitesse, le papillonnage sur internet, la dispersion sur les sites et les hyper-textes, en leur opposant la concentration, la patience, la linéarité de l’écrit, la sagesse des vieux livres.  
Bouvard haussait les épaules. « La Petite Poucette » aura raison des « Grand-Papas Ronchons ». Ce sont les jeunes qui vivent le mieux cette mutation du savoir. Regardez-les, ils sont sans cesse branchés. Crois-tu qu’ils en savent moins que les grands ados dadais de la génération précédente ? Pas du tout. En tweetant, on apprend sans cesse, bien plus qu’en s’ennuyant sur des bancs d’école ou d’université, face à des profs grincheux et ennuyeux.
    Un jour, en cliquant sur un site presque par hasard, Bouvard eut vent des MOOCS. Il passa plusieurs jours collé à son écran : on ne le voyait plus sortir. Pécuchet s’inquiétait. Il le croyait déjà sur Facebook, à guetter les « friends » qui cliqueraient sur ses « posts » où il racontait sa vie dans la campagne normande, mettait des photos de son chien et racontait ses moindres aventures culinaires. Mais Bouvard n’était pas sur Facebook. Il traîna Pécuchet devant l’écran. 
-          « Comme tu vois,  les MOOCs, ce sont des cours universitaires en ligne libres, massifs  et gratuits ! Pas besoin d’aller écouter en amphithéâtre les cours de l’Université de Caen, ou de ses antennes de Falaise et de Bayeux, avec leurs professeurs barbants ! Même pas besoin d’aller écouter Michel Onfray sur place, d’affréter des autos pour se rendre aux cours de l’Université Populaire du Bocage ! Il vient à vous sur les écrans !
-          Je te ferai remarquer que j’ai depuis longtemps Onfray en cassette et en CD, et que je me le repasse en boucle, lui dit Pécuchet.
-          Mais mon pauvre Pécuchet, si tu regardais les MOOCs, tu n’aurais plus besoin de ton Onfray ! »
 
   Pécuchet contempla donc le programme de plusieurs MOOCs sur la plateforme Coursenligne. On y voyait des professeurs avenants, souriants, décontractés, proposant avec compétence et brio des introductions à tous les sujets universitaires ou à peu près, mais aussi à quantité d‘autres, moins académiques. Il cliqua sur un cours de mécanique quantique, qui l’attira surtout parce que l’enseignante était jolie, puis sur un cours de guitare de jazz, puis sur un autre qui disait tout sur les manières de repérer l’Alzheimer chez son conjoint, et encore sur un autre consacré aux guerres Médiques, et enfin sur un cours dont le sujet était Calvin. Il les jugea tous fort bien faits. Il en suivit bientôt près d’une quinzaine en parallèle. Dans certains cas, il fallait payer, mais uniquement quand on parvenait à un niveau avancé. Il fallait bien aussi faire à certains moments des exercices. Mais ce n’était pas très fatigant. Il suffisait de répondre, de temps à autre, à quelques questions. Et quand on collait, les autres répondaient pour vous. Il ne termina pas le cours de mécanique quantique, ni celui de guitare jazz, mais il compléta avec succès celui sur les guerres médiques. Il était incollable sur Darius, Marathon, les Thermopyles, Salamine, même si, à un moment dans les questions, il confondit le roi Xerxès avec le vin de Xérès. A la fin, il reçut un certificat électronique, attestant qu’il avait suivi dix séances. Il se crut en possession d’un diplôme. Il était ravi. 
   Après plusieurs semaines, Pécuchet eut une idée, qu’il confia à Bouvard : « Et si nous faisions notre propre MOOC ? » Après tout, avança-t-il, cela ne semble pas si difficile. Ce qui leur plaisait particulièrement était le fait que les MOOCs étaient gratuits, que le moindre Malgache dans sa brousse, le moindre Malaisien sur des îles reculées, ou que les pêcheurs du Mozambique allaient pouvoir y accéder. Cette démocratie mondiale les enchantait. Ils s’y mirent. 
    Ils cherchèrent d’abord sur quoi faire le MOOC. Sur l’un des sujets qu’ils avaient pratiqué jadis ? L’agriculture ? La chimie ? L’astronomie ? Le droit ? Ils en étaient lassés. Ou bien sur des sujets plus spécialisés tels que l’Histoire du Calvados, la fabrication du  cidre ou celle des tripes à la mode de Caen ? Ces sujets leurs parurent trop triviaux. Après une semaine de recherches sur internet, ils se décidèrent pour un MOOC sur la pensée française contemporaine. C’était, après tout, un sujet d’intérêt mondial, sur lequel ils se sentaient quelques compétences, pour avoir suivi l’Université populaire de Michel Onfray, lu quelques livres de Luc Ferry et les chroniques de Libération et du Monde
    Mais par où commencer ? Fallait-il partir de la Libération, de l’existentialisme, de Camus, qui revenait à la mode ?  Ce dernier plaisait beaucoup à Pécuchet, parce qu’il tempérait la révolte incarnée par Sartre. Bouvard trouvait ce dernier plus profond, et aimait sa théorie selon laquelle on est jeté dans le monde et responsable de sa liberté. Mais fallait-il parler de Derrida, auquel on ne comprenait rien, de Deleuze, que tout le monde trouvait génial, mais dont le vocabulaire lacano-spinozo-gauchiste rebutait ? Pécuchet refusa, au motif que ses livres sentaient trop leur situationnisme nietzschéen. Parlerait-on de Levinas, qui conciliait Totalité et Infini ?  Bouvard trouva que cela sentait un peu trop le Talmud. Foucault emportait leur adhésion commune. Mais que de dire de lui comme philosophe à part le fait qu’il avait critiqué le pouvoir et les prisons, prôné une sexualité libérée ? Et ne fallait-il pas aussi inclure des penseurs comme Althusser, figure de proue du marxisme, dont on ne comprenait pas bien, toutefois,  à quoi il avait pu contribuer, mais aussi de penseurs plus spiritualistes comme Jean Guitton ou Jankélévitch ? La tâche leur parut trop ardue.  Et puis il aurait fallu, pour comprendre tous ces auteurs, remonter à Hegel, à Nietzsche,  à Marx, voire à Bergson - et qui sait même -  à Kant, mais aussi lire Lacan, Husserl, Heidegger, ce qui leur donnait le tournis. Ils ne voyaient décidément pas comment mettre tout cela en ordre. 
    Ils se décidèrent pour un MOOC sur la philosophie française directement contemporaine, celle des vingt dernières années. C’était plus simple, et c’était le sujet qui avait le plus de chances d’attirer les étudiants du monde entier. Il suffisait de lire les journaux, d’aller sur internet, de parcourir les devantures des libraires. Ils firent une visite à la librairie le Bouillon de culture à Caen, en revinrent avec une caisse de livres des essayistes du moment, et se mirent à lire leurs livres (ceux qu’ils ne trouvaient pas à Caen, ils les commandèrent sur Amazon). Ils lurent plusieurs numéros du Nouvel Observateur sur Les grands penseurs contemporains – dont les listes différaient peu à dix années de distance –    et consultèrent les listes sur Wikipedia, rassurés par le fait que l’on y retrouvât bien toujours les mêmes noms : Alain Finkielkraut, Luc Ferry, Michel Onfray, Alain Badiou, Bernard Henri Lévy,  Jean Luc Marion, Ruwen Ogien, François Laruelle, Barbara Cassin, Marcel Gauchet, Alain Renaut, et des figures plus mineures. Ils hésitèrent sur Pascal Bruckner et Todorov, mais les jugèrent plus littéraires. Certaines listes incluaient bien Zizek ou  Sloterdjik, mais ils les exclurent car non français. On leur conseilla Tristan Garcia, mais ils hésitèrent à nouveau, attendant, tel Alphonse Allais, qu'on aille à la poste hériter. Grâce à un ouvrage qui décrivait l’évolution de la pensée française et ses « moments », et quelques volumes d’entretiens, ils parvinrent à boucler leur plan. Pécuchet aurait voulu consulter des professeurs de philosophie de l’Académie de Caen. Mais Bouvard l’en dissuada : « Ce ne sont que des ignorants, des profs, d’ailleurs jaloux du succès médiatique de leurs collègues ». Pécuchet, qui avait lu les diatribes d’Onfray  contre la philosophie universitaire, acquiesça. Au bout d’un mois, ils avaient un « script ».  Mais il fallait tourner le MOOC, prendre avis, et surtout lui trouver une plateforme. Ils firent venir de Caen un cinéaste amateur, qui avait jadis tourné avec Rohmer comme  adjoint de Nestor Almendros sur le film L'Arbre, le maire et la médiathèque. On commença le tournage, dans la salle à manger de la ferme, puis, comme le décor était un peu rustique, on dut installer l’ancienne écurie, repeindre les murs à la chaux pour faire un fond d’écran plus clair.   
    On enregistra huit séances, ce qui prit plus de deux mois. Car il leur fallait jouer comme des acteurs, apprendre par cœur des passages entiers de Luc Ferry, de Badiou ou de Michel Onfray, voire de Quentin Meillassoux. Ils se les récitaient le soir avant de s’endormir. Les passages de Jean Luc Marion furent particulièrement durs à apprendre. Pécuchet s’emmêlait dans ses notes, mais il parvenait parfois à se lancer, et il se trouvait bon sur les rushes. Plusieurs fois le cinéaste fit défaut, il se disait retenu à Paris. Son assistant faisait l’affaire, et Bouvard s’essaya même à filmer les séances où Pécuchet parlait d’abondance. Mais on finit par avoir tout sur video. 
    Les podcasts achevés, il fallut trouver une plateforme. Ils furent surpris d’apprendre, en s’adressant à Coursenligne qu’il fallait payer une somme conséquente, et même un abonnement (mais qui se réduirait si le MOOC avait du succès), et aussi avoir une affiliation universitaire. Ils durent aller voir la présidente de l’Université de Caen qui, craignant d’engager son établissement, leur accorda avec réticence le droit de faire figurer le MOOCs sous la rubrique « Antenne universitaire de Falaise ». 
     Le grand jour arriva. On convia tout le village à visionner le MOOC. Un panneau avait même été apposé à l'entrée de Chavignolles, qui pointait mystérieusement vers " Mouque deuxième à droite", mystère redoublé par le fait qu'un plaisantin des cités voisines avait rayé la direction et ajouté "ta mère").

    Madame Bordin vint accompagnée de sa cuisinière, Marianne, Marescot de sa femme, Vaucorbeil de son domestique, l’abbé Fleuroy du bedeau, Larsonneur, et même les valets de ferme de Madame Castillon furent invités. Quelques assistants des Universités populaires de Caen étaient là, un peu à l'affût. 

     Pour ne pas leur faire visionner un grand écran, comme dans les patronages, et pour restituer l’ambiance qui doit être celle des consultations internet, on leur distribua à tous des tablettes, qu’ils posèrent sur leurs genoux. Comme bien peu savaient comment les opérer, Bouvard passait des uns aux autres pour actionner les machines. Nombre d'entre elles étaient mal synchronisées, tant et si bien qu’au démarrage de la séance test du MOOC, certains en étaient déjà à Luc Ferry, quand d’autres en étaient encore à écouter la présentation par Bouvard de la pensée de Finkielkraut.  Le résultat était mitigé. L’éclairage des sessions du MOOC n’avantageait pas Bouvard, dont les rougeurs sur le visage apparaissaient à plein sous la lumière du projecteur. Il avait mis sa chemise la plus propre, au col grand ouvert, pour avoir l’air un peu d’un BHL, mais elle dépassait de son pantalon, et ses bretelles lui donnaient l’air d’un joueur d’accordéon sorti tout droit d’un bal musette. Quant à Pécuchet, il bafouillait sur quasiment tous les podcast, et on le voyait souvent consulter ses notes. Les videos étaient mal cadrées,le son souvent déficient, filmées comme des souvenirs de vacances ratés. Pis que tout :  on n’y comprenait rien. Ils avaient beau présenter les grands penseurs, on ne voyait pas ce qu’ils avaient en commun. On retenait qu’ils étaient révoltés, mais on ne voyait pas contre quoi, critiques impitoyables de leur temps, mais on peinait à comprendre pourquoi ils l’étaient à ce point, tant ils énonçaient des banalités qu’on aurait pu trouver dans n’importe quel journal. Il y avait  quand même quelques signes encourageants. L’abbé Fleuroy, qui s’était endormi sur sa tablette, se réveilla quand il entendit dire que la pensée de Luc Ferry introduisait un dialogue spirituel mais laïc avec l’Eglise. Il chercha à faire backwards sur son podcast, mais n'y parvint pas.  Il pestait contre la technique. Madame Bordin s’enthousiasma d’apprendre que Bernard-Henri Lévy avait à la fois la stature de Malraux, ayant mené, comme lui, des campagnes militaires victorieuses, et celle d’un humaniste de la Renaissance, ayant dirigé des expositions sur la vérité et la peinture. Marescot appréciait le pessimisme de Finkielkraut, et l’exposé de la pensée contestataire d’Onfray fit l’unanimité. Mais l’ensemble était décousu, confus et mal ficelé, et au moment où, dans le MOOC, les « apprenants » durent répondre à des questions comme dans un quizz, pour tester leurs connaissances, ils confondirent la non-philosophie de Laruelle avec les certitudes négatives de Marion, et crurent que  Gorgias était contemporain de Barbara Cassin, et Germaine s'étonnait de ce qu' Hypathie soit une néoplatonicienne et pas une cynique comme Hypparchia. 
    Bouvard pourtant ne se décourageait pas. « Cela ne veut rien dire », trancha-t-il, la valeur d’un MOOC ne se mesure pas aux réactions d’une poignée d’apprenants dans un village du Calvados, mais au nombre de gens qui vont le pratiquer sur internet, en accédant à la plateforme ! Il contemplait déjà en pensée les Africains qui, dans le désert du Mali ou les banlieues de Cocody, allaient s’instruire grâce à lui, les Américains du Nord, privés d’introductions aux grands penseurs français, qui allaient faire le succès du MOOC de Kansas City à San Diego.  Avec leur plateforme performante, bientôt ils allaient replacer l’Université de Falaise au centre de la carte académique mondiale. 
    Ils se remirent au travail, prenant des notes pour un MOOC sur la littérature française contemporaine, et déjà se plongeaient dans Amélie Nothomb, Anna Gavalda et Marc Lévy, quelquefois dans Pascal Quignard ou dans Patrick Modiano, avec délice.

Homère et les cas de Frankfurt









Pâris et Hélène, par David

       

 Comme le dit Borgès dans « Les traductions d’Homère » (Discusiòn, 1957, tr.fr Caillois Enquêtes, Gallimard 1966, p.94 sq.) rien n’est plus consubstantiel à l’oeuvre littéraire que la traduction. On les tient pour inférieures à l’original, sans cesse renouvelées et changeantes alors que celui-ci serait stable, alors qu’il est aussi fragile que celles-là, car « l’idée de « texte définitif » ne relève que de la religion ou de la fatigue ». Néanmoins ajoute l’argentin immédiatement, quand nous relisons un texte classique un certain nombre de fois, il nous semble définitif : on a toujours l’impression de le relire. C’est donc du définitif qui change sans cesse.
     Beaucoup de gens pensent qu’il en va de même avec la philosophie, qui a besoin de traductions nouvelles des grands textes au moins une fois par génération, à la fois parce qu’on fait des progrès dans l’édition des textes, et parce que les courants et modes philosophiques changent, imposant à chaque œuvre les orientations de son lecteur. Ainsi (sans mentionner les anciens, dont le Continent requiert kat’exoken ces approches) nous avons un Spinoza appuhnien très influencé par Delbos, cailloisien influencé par Alquié, moreauesque désireux d’exactitude historique, pautraesque aux accents lacaniens, un Kant Barniesque et très Troisième république, un Kant tremesaygetpaquesque très spiritualiste, un Kant rinadlducien  très fichtéen, un Hegel successivement hyppolitesque, lefèvrien, jarszykien et bourgeoisien,  un Nietzsche Abertien, Betzien, Collimontinaresque, Wotlingien, pour ne pas parler du pasticcio heideggerien. Cela vaut aussi à l’intérieur même d’une langue. Je ne connais pas d’équivalent en français, sinon pour les transcriptions en français moderne de Montaigne, et il y a bien entendu les traductions de Platon et d’Aristote en grec moderne  mais les « traductions » de Jonathan Bennett de Locke, Berkeley et Hume en anglais « contemporain » sont bizarres, dans la mesure où leur anglais nous reste encore assez accessible à quiconque baragouine l’anglais des aéroports (on ne peut en dire autant de celle de Hobbes). Je n’ai pas entendu parler de retraduction de Kant ou de Hegel en allemand moderne. Et encore je ne parle que des problèmes de traduction, pas de ceux de compréhension qui supposent bien plus que la connaissance de la langue. Il va de soi que traduire Hume, ont l’anglais est – si l’on veut – encore accessible, suppose de le comprendre, ce qui est une autre paire de manches. 
       Malgré toutes ces variations, il n’en va pas pour Spinoza ou Kant comme il en va pour Homère ou Dante. Une œuvre littéraire est supposée par nature susceptible d’interprétations multiples (je ne dis pas indéfinies), ou comme le dit Borgès d’ « incalculables répercussions du verbe ». Mais un philosophe, aussi nombreuses soient les traductions, n’est pas supposé faire vibrer le sens au son du verbe ( je veux parler ici des philosophes classiques, parmi lesquels je compte les analytiques, qui croient qu’un philosophe a en charge de dire la vérité et d’user d‘arguments, car il est clair que la philosophie littéraire depuis en gros Nietzsche est logée à la même enseigne qu’Homère ou Dante, même si elle n’arrive pas littérairement à leur plante de pied). C’est pourquoi quand on tente, comme je vais le faire tout à l’heure, une lecture philosophique de certains passages d’Homère, l’exercice est forcément anachronique et déplacé. 
       Relisant cet été L’Iliade dans l’admirable traduction de Jean-Louis Backès (qui est, je trouve, bien plus agréable que celle de Philippe Brunet (Seuil 2010) qui a des objectifs savants très impressionnants dans son invention d’un hexamètre français) , bien que Backès traduise quelquefois un peu  à la manière dont de Klossowski le faisait pour l’Enéide, qui suivait le latin mot à mot), j’ai de nouveau admiré le passage célèbre du chant III, 379-82,  dans lequel, quand Ménélas affronte Pâris ( Alexandre) et s’apprête – pour d’excellentes raisons ! – à lui faire la peau, Aphrodite intervient en couvrant son protégé d’un gros brouillard et en le soustrayant à son adversaire

   « Et lui repartit, décidé à tuer, avec la pique de bronze,  
   L’autre. Mais Aphrodite l’emporta,
   Aisément, puisque déesse, le couvrit d’un gros brouillard
  Et le déposa dans la chambre pleine de douces senteurs. »

Comme Borgès nous incite à lire la traduction de Pope, faisons-le aussi:

 « The queen of love her favour’d champion shrouds
(For gods can all things) in a veil of clouds.
Raised from the field the panting youth she led,
And gently laid him on the bridal bed,
With pleasing sweets his fainting sense renews,
And all the dome perfumes with heavenly dews.”


Comme dit l’autre, πόποι, ou comme on dit chez nous (et comme traduit Backès): « Oh ! la! la! ».

J’ai toujours trouvé ce passage formidable. Pâris s’apprête à recevoir une raclée de Ménélas, et voilà qu’Aphrodite le soustrait au combat -  dans un brouillard ! Un petit nuage rose ! – et le conduit vers Hélène. Elle regimbe un peu, et l’accuse de couardise, mais il lui dit  


  « Plus tard ce sera moi ; mais nous avons aussi les dieux avec nous,
Mais allons au lit et faisons l’amour » III, 441

Voilà un homme qui est ridiculisé au combat, proche de la mort,  et qui, à la faveur d’un subterfuge d’Aphrodite, se retrouve dans un lit parfumé avec la plus belle des femmes, Hélène de Troie ! Quel veinard !


Les passages où les dieux interviennent au moment où les hommes s’apprêtent à faire une action sont légion dans l’Iliade. Héra et Athéna interviennent dans les combats ( VIII, 350), Appolon intervient pour défendre les Troyens contre Patrocle ( XVI, 700), ou bien de nouveau a recours à un épais brouillard pour soustraite Agénor au Pélide ( XXI, 595). 


Relisant ces passages, je me suis demandé s’ils ne pouvaient pas être construits comme des cas de Frankfurt (H. Frankfurt,  "Alternate Possibilities and moral Responsibility". Journal of Philosophy 66 (23): 829–3, tr fr. In Marc Neuberg ,ed. la responsabilité, Paris PUF, 1997)[1] . Les cas Frankfurt sont ces expériences de pensée où l’agent, bien qu’il accomplisse en apparence son action conformément à son intention initiale, est en réalité manipulé par un démon qui oriente celle-ci dans le sens où il (le démon) le souhaite au moment même où l’agent pourrait cesser, pour une raison ou une autre, d’agir conformément à son intention, mais se trouve finalement agir en conformité avec celle-ci. Par exemple Jean a l’intention de tuer son oncle pour avoir l’héritage, et s’apprête à le faire , mais au moment de tirer sur l’oncle le démon voit que Jean  va hésiter et juste à ce moment-là le démon enclenche à son insu le neurone qui le conduit à accomplir l‘action de tirer sur l’oncle. Ces cas sont supposés créer un problème pour la compatibilité entre le déterminisme et le libre arbitre et surtout le principe selon lequel être libre c’est avoir la possibilité de faire autrement, car à la fois l’agent est libre et responsable de son action car il accomplit l’action qu’il a l’intention d’effectuer, mais en même temps n’aurait pas pu faire autrement en raison de l’intervention du démon (voir C. Michon, Le libre arbitre, Paris, Vrin, 2011 et un excellent mini-MOOC du même auteur ) 
    Est-ce que l’affaire de Pâris atterrissant par l’effet de la soustraction d’Aphrodite au combat avec Ménelas est un cas de Frankfurt? Il faut pour cela que non seulement la déesse intervienne  comme une dea ex machina, mais aussi que Paris ai voulu retrouver Hélène. Or il semble qu’il ait en fait voulu continuer le combat, donc qu’on soit dans un simple cas d’action contrainte. Mais quand Pâris se trouve face à Hélène prêt à l’accabler de reproches pour sa veulerie, il laisse entendre qu’il a tout à fait voulu son action : 

   « Femme ne m’accable pas de durs reproches ;
    Tout à l’heure Ménélas a gagné grâce à Athéna ;
    Plus tard ce sera moi ; nous avons aussi les dieux avec nous.
    Mais allons au lit et faisons l’amour. » ( III, 37-442)

Pâris se sentirait-il coupable et sujet de reproches s’il n’avait voulu son abduction par Aphrodite, et s’il ne s’en sentait pas responsable ? Il ajoute même que « le doux désir l’a pris ». Il n’est donc pas le simple jouet de la déesse, et il aurait pu rester au combat, quand bien même il en a finalement, pour ainsi dire, été exfiltré. En fait il avait fort envie d'aller retrouver Hélène au moment où il s'apprêtait à recevoir une déculottée de la part de Ménélas.


     Tout historien un peu sérieux de l’époque homérique et de la philosophie grecque se réécriera ici et m’accusera d’anachronisme aggravé ( par mes penchants analytiques). Pour ne prendre qu’une référence, Bruno Snell, dans son remarquable livre La redécouverte de l’esprit (Die Entdeckung des Geistes (Hamburg 1948, tr. anglaise Oxford, Blackwell 1963 tr. Fr l’Eclat 2006), nous dit que les humains chez Homère sont toujours manipulés par les dieux dans leurs désirs, et qu’Homère n’a pas de notion de la spontanéité de l’âme humaine. Les dieux comme les hommes obéissent à des impulsions, non à des décisions de leur libre arbitre (tr. Engl p. 29-32). Cela n’a donc pas de sens d’utiliser l’abduction de Paris par Aphrodite comme un cas où le libre arbitre du héros serait compatible avec un déterminisme causal. Les concepts mêmes de volonté, de libre arbitre de responsabilité et de liberté ne sont pas là ( ils ne seront là que dans le stoïcisme – et encore – et avec le christianisme). Voir aussi Kenny, Action, Emotion and Will, Oxford 1963, et le commentaire de Jonathan Barnes in « Aristote chez le anglophones, Critique 1980)

   Le vocabulaire de la volonté n’en existe pas moins chez Homère. Quand Ménélas veut se faire la peau de Pâris, l’aède dit ( déjà cité) : 

    « Et lui repartit, décidé à tuer  avec la pique de bronze   » ( III, 379) 

μενεαίνων est traduit dans le Lydell & Scott par to desire eagerly , to be bent on doing, et est plus fort que orexis. Et je ne peux pas soupçonner un traducteur aussi fin que Backès de ne pas avoir choisi son terme. Par ailleurs pourquoi Ménélas se sentirait-il blâmable par Hélène de n’avoir pas poursuivi le combat s’il n’a pas, en un sens quelconque, choisi de se retrouver avec elle dans la chambre parfumée plutôt que face à la sueur d’un Ménélas furieux et vengeur ? Bien sûr on peut me dire que même dans des cas de fortune morale ( l'essai de Bernard Williams) un agent peut se sentir redevable d'excuses ou sujet au blâme. Et si les humains sont, dans tous leurs actes, le jouet des dieux, ils ne sont pas responsables de quoi que ce soit. Pourquoi alors Achille serait-il furieux contre Agamemnon, et entrerait-il en colère, si ce dernier était le jouet des dieux?

    Je maintiens donc, bien qu’avec un peu d’hésitation et d’audace mêlées, que Homère nous a bien proposé un cas Frankfurt : Aphrodite est intervenue au moment même où Pâris voulait précisément rejoindre Hélène dans sa chambre nuptiale, et l’aurait fait même si al déesse n’ était pas intervenue.




[1] Curieusement – car on ne voit pas qu’il ait été si mal traduit par Neuberg ou si difficile à trouver- ce texte a fait l’objet d’une nouvelle traduction par Florian Cova. In REPHA, 5, pp.93-10