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mercredi 21 août 2013

To kill a blogging bird



                                                     Norman Rockwell, The right to know



         Quand le blogging est apparu comme phénomène de masse, il y a un peu plus d’une décennie, nombreux sont ceux qui y ont vu une possibilité de libérer les opinions et les discussions, et de trouver un espace indépendant de la presse et des media traditionnels, voire des revues et publications savantes. On nous a vanté le fait que c’était le modèle même de la démocratie : tout le monde, du moment qu’il a un ordinateur et une connexion internet (ce qui, on l’avouera, exclut quand même de la démocratie à peu près 40% de la population mondiale) peut intervenir comme il le veut pour exprimer son opinion, présenter des textes, des projets etc.. Dix ans plus tard, qu'en est-il ? Le bilan me semble largement négatif, en dépit de l’immense succès de ce mode de publication, qui semble avoir remplacé dans bien des cas les revues, les tribunes, les journaux même, et qui intègre à présent, avec les réseaux sociaux, près de 70% de ce qui se publie, le papier perdant sans cesse du terrain et avec lui les bibliothèques, remplacées par des plateformes électroniques.

        La majorité des blogs sont simplement des plateformes publicitaires, des portails pour telle ou telle marque, telle entreprise, commerciale, religieuse ou politique, quelquefois « artistique » , mais avec toujours comme objectif la promotion. La règle du jeu est d’avoir le plus de « clics » possibles, ce qui attire d’ailleurs les annonceurs, quand ce n’est pas un des objectifs de base du site.

        Supposons un instant, par charité et pour les besoins de l’argument, que ce ne soit pas l’objectif de tous les blogs, et intéressons-nous seulement à ceux qui ont – du moins de prime abord – un objectif culturel ou créatif – communiquer des idées, des textes littéraires, des œuvres picturales et musicales – ou sociales – mettre en communication les membres d’une profession, des communautés plus ou moins réduites ou plus ou moins larges de gens.

         Un blog n’est pas la même chose qu’une revue sur internet. Chaque auteur de blog est libre d'y  mettre ce qu’il veut, à la manière (et c’est le sens du mot « blog », d’un « log book » ou d’un journal où l’on couche ses pensées du moment, à cette nuance près qu’on est supposé le faire à la cantonade, et surtout qu’il y a, à la fin de chaque « post », une section destinée à accueillir les réactions des « blogueurs » qui le lisent. Ce sont eux qui en fait font tout le sel supposé du blog et sa raison d’être, car autrement on aurait affaire seulement à une sorte de soliloque un peu ennuyeux, car le blog est supposé attirer des blogueurs, qui en font le succès. Ces blogueurs, à la différence de l’auteur du blog, sont le plus souvent anonymes. Pourquoi ?  La raison principale semble être que comme ils y émettent souvent des propos qui sont  le plus souvent dictés par leur humeur du moment, ou bien parfaitement stupides, il est préférable qu’ils restent anonymes, car un propos dicté par l’humeur est le plus souvent embarrassant pour son auteur une fois l’humeur retombée. Une deuxième raison est que plus les propos en question sont agressifs, voire insultants, plus il est préférable d'en cacher l’auteur. Car bien souvent le blog est un défouloir, où l’anonymat est prétexte à se lâcher. Il est assez évident que si les signataires n’étaient pas anonymes, le blog aurait moins d’attrait. Un blog a en général un ou plusieurs modérateurs. Ils sont supposés stopper le flot des « trolls », spécialistes de l’intervention sur internet, qui semblent, tels des aiguilleurs du ciel, avoir une sorte de tableau de bord devant eux pour savoir où il passe de l’activité, afin de pouvoir intervenir, le but étant avant tout de ne pas perdre le fil. Pour cette même raison, et comme il y a une sorte de veille permanente sur internet, il faut que les interventions soient les plus rapides possibles, que le rythme ne décélère pas. Tout ceci encourage plusieurs phénomènes assez détestables.

    Le premier est la production de bullshit, ou de foutaise. Le phénomène a été diagnostiqué remarquablement par Harry Frankfurt (tr. fr. L’art de dire des conneries, 10/18), très commenté, et il est très significatif. Le bullshiter, nous dit Frankfurt, n’a cure de la vérité. Ce qui l’intéresse est de parler, just talking. Ce vice fut diagnostiqué au Grand Siècle par les moralistes et les philosophes, comme Malebranche ou La Bruyère, et il porta plus tard d’autres noms : figarisme, comme les coiffeurs qui parlent pour parler, conversation de Café du Commerce, baratin, gossip ou Geschwätz , phénomène bien décrit dans la civilisation viennoise par Schnitzler, Kraus, Musil et bien d’autres.Le blogging n'a pas créé le bullshit, mais il le multiplie exponentiellement.

    Tant qu’on est à Vienne, ajoutons qu’une autre fonction des blogs est de rire d’autrui, de désigner des gens ou des attitudes qui soient la risée de la blogosphère. Freud y voyait l'une des fonctions essentielles du rire, et c’est la conception classique (celle de Hobbes par exemple), du rire comme décharge émotionnelle envers ce que l’on juge inférieur à nous, comme défouloir, de toutes sortes de choses.

   Le troisième est que le web est propice aux chasses aux sorcières, des dénonciations d’individus à celles de comportements. Les blogs politiques le font communément, mais les blogs « intellectuels » aussi. On dénonce les gens qui, pour une raison ou une autre, ne se comportent pas bien, pas comme nous ou pas comme il faut. Ainsi des blogs très lus comme celui de Leiter, destiné aux académiques en philosophie, passent une bonne partie de leur temps à dénoncer les manquements à telle ou telle règle supposée ou réelle de l’academia, ou des blogs comme New Apps dénoncent les manquements à l’égalité entre les sexes, notamment quand il n’y  pas ou pas assez de femmes dans tel colloque, livre, revue, etc. , et se livrent à de vraies chasses à l’homme (en France de tels blogs semblent inconcevables, car l’academia n’existe pas, mais ils existent à l’état embryonnaire). Inversement sur les blogs on dit ce que l'on aime, on "like" comme sur Face book. Besoins humains fondamentaux. Mais le plus souvent on ne dit pas pourquoi on aime ou on n'aime pas. Les blogs sont très wittgensteiniens: ils nous font comprendre que la justification doit s'arrêter quelque part.

    Il n’est pas tout à fait exact que ce qui intéresse le blogueur soit juste de parler. Sans quoi il serait, comme le Bavard de Louis René des Forêts, dans son soliloque. Le blogueur cherche le plus souvent la publicité, et du trafic sur son site. Les plateformes d’accès lui proposent de faire de la pub pour des produits, livres et autres, et il entend surtout faire sa pub personnelle dans la plupart des cas. Dans d’autres cas, il fait tout simplement de la politique, même si c’est à petite échelle. Aussi est-il obsédé par le nombre de clics. « La poublicité! La poublicité ! »

     Tout ceci est particulièrement dommageable pour les blogs philosophiques. On pourrait s’y attendre à ce qu’ils favorisent la discussion et l’argument. Certains le font, et je tiens à cet égard Pea Soup comme un modèle, sans doute parce qu’il est modéré et que chacun y parle à son tour, poliment et en retournant quatre fois sa plume dans l’encrier. Ou encore des blogs comme Philalèthe, qui sont ancrés dans les textes classiques. Mais bien souvent , y compris sur les blogs "savants", on ne trouve que des vitupérations, des informations purement « tribales » sur telle ou telle communauté de philosophes. Et on y déroge aux règles les plus élémentaires : on copie et colle, on ne cite pas, on parle par allusion, et surtout on ne lit pas  les travaux donnés en référence, soit parce qu’ils ne sont pas disponibles sur le web, ou pas en accès libre, soit parce qu’on  a la flemme. Résultat : bien des discussions s’engagent sans que les participants aient la moindre connaissance de ce dont il s’agit, comme s’ils prenaient une conversation à la volée. Le résultat, même quand la discussion est de qualité, est souvent l’exact contraire de ce que l’on pourrait attendre d’une discussion philosophique, simplement parce qu’il faut aller le plus vite possible, en quatrième vitesse, kiss me deadly, et poster avant les autres (il y a là des phénomènes de queuing bien connus des psychologues). Les meilleurs blogs sont ceux où l’on prend le temps de répondre, où on s’informe, où l’on  ne part pas bille en tête. Mais le genre même du blog semble aller contre ces attitudes (qui sont encore accentuées démesurément sur Face book et sur Tweeter).

    On me répondra que je peins les choses en noir, sans dire ce qui est positif. Certes les blogs permettent aussi de propager des informations et discussions qu’on ne trouve pas sur les autres medias organisés, ils ne sont pas tous des plateformes de bullshitting, et on y trouve des discussions  et critiques intéressantes. Souvent ils sont fun.Dans certains cas la veille permanente est utile, et préférable au silence. Des sites comme Acrimed dénoncent les excès, dérapages, faux semblants, du journalisme, particulièrement sur le web (si tant est que quelque journal échappe encore au web – il y en a, comme le Canard enchaîné, qui refuse obstinément d’y entrer, comportement très vertueux et courageux, bien qu’on  puisse difficilement dire que, même uniquement sur papier, un journal comme le Canard ne vive pas de cancaneries).
   
    En fait, le négatif et le positif dépendent des critères par lesquels on évalue la valeur de l’information. Selon l’épistémologie véritiste d’Alvin Goldman, est bon tout processus ou institution qui maximise le nombre de croyances vraies ( cf « The Social Epistemology of Blogging,” in Jeroen van den Hoven and John Weckert, eds., Information Technology and Moral Philosophy (pp. 111-122), Cambridge University Press (2008).

   On peut justifier le blogging selon ce principe : certes il y a dans les blogs et dans internet en général un paquet monstrueux de conneries, mais on peut aussi espérer que l’ensemble de la dynamique de l’information évolue vers la vérité, ainsi que les modèles de Rainer Hegselmann le suggèrent. On peut aussi penser que les meilleures opinions survivront à la discussion, et que les croyances vraies les plus fiables survivront, au détriment des autres. C’était l’un des arguments de Milton dans son célèbre Areopagitica.

    Mais selon l’épistémologie postmoderne, c’est exactement l’inverse. Il ne faut pas du tout maximiser la vérité, qui n’est qu’un masque ou une illusion (ou les deux), mais l’information, qu’elle soit vraie ou fausse (selon le principe bien connu de symétrie des science studies, qui veut que faux soit aussi intéressant que le vrai, et même souvent plus intéressant). Il faut maximiser la circulation, le transfert. Le web est en ce sens l’outil postmoderne par excellence : il communique, mais sans qu’on ait à se poser la question de savoir si ce qui s’y trouve communiqué est vrai ou faux, connu ou pas. Il est l’instrument anti-épistémologique par excellence. C’est la conception que nous proposent les nouveaux prophètes du web, Michel Serres et son élève Bruno Latour. Serres est explicite :   "Mon grand espoir est que sur le réseau, le vrai pirate soit le pirate de la vérité, c'est-à-dire qu'il y lance tout." (Michel Serres, La rédemption du savoir, entretien Des autoroutes pour tous, revue Quart Monde, no 163, mars 1997). Passez l’info, c’est bien de toute façon, même si, comme dans le téléphone arabe, elle se retrouve déformée à l’autre bout du transit intestinal de l’information mondiale. Car cette doctrine ne semble pas très différente de celle des « Eolistes » dont parle Swift dans le Tale of a Tub (VIII) :

"For we must here observe that all learning was esteemed among them to be compounded from the same principle. Because, first, it is generally affirmed or confessed that learning puffeth men up; and, secondly, they proved it by the following syllogism: “Words are but wind, and learning is nothing but words; ergo, learning is nothing but wind.” For this reason the philosophers among them did in their schools deliver to their pupils all their doctrines and opinions by eructation, wherein they had acquired a wonderful eloquence, and of incredible variety. But the great characteristic by which their chief sages were best distinguished was a certain position of countenance, which gave undoubted intelligence to what degree or proportion the spirit agitated the inward mass. For after certain gripings, the wind and vapours issuing forth, having first by their turbulence and convulsions within caused an earthquake in man’s little world, distorted the mouth, bloated the cheeks, and gave the eyes a terrible kind of relievo. Atwhich junctures all their belches were received for sacred, the sourer the better, and swallowed with infinite consolation by their meagre devotees.”



-          “Pardonnez-moi, mais toute cette tirade contre le blogging me semble passablement hypocrite et de mauvaise foi. Ne bloggez-vous pas vous-même, et même juste à l’instant présent, et pas qu'un peu? Tu quoque

-          En effet, je m’y suis laissé prendre, malgré une très longue réticence, et pas cette fois seulement. Mais il est difficile de critiquer sans être, en quelque façon, à l'intérieur de ce ce qu'on entend renverser: Giordano Bruno était un prêtre, les principaux acteurs de la révolution française des nobles et des bourgeois, et il semble bien difficile de critiquer le blogging sans profiter de la diffusion d’informations qu'il procure (sans doute illusoirement: les vrais blogueurs savent faire leur poublicité et ne se contentent pas, comme moi, de poser leur ligne en attendant que cela morde (i.e que cela clique)). On doit bien admettre que si l’on n’a pas d’écrits sur le web, on risque d'avoir pour destin la confidentialité. J’ai voulu voir quel effet cela fait d’être un bloggeur.

-         Hum! Je ne suis pas sûr que vous échappiez à ce destin! Est-il si pénible? Mais vous-même n’allez-vous pas faire exactement ce que vous reprochez aux autres ? Répondre vite, sans réfléchir, railler et prendre un ton sarcastique, et finir aussi par être la risée des lecteurs ? De bullshitter vous aussi?

-          Certes, c’est un risque sérieux, et je suis même assez conscient d’être déjà tombé dans ces travers.

-          Alors pourquoi continuer ?Vous devriez raccrocher tout de suite.

-          Parce que cela me permet d’aborder certains thèmes que je traite à l'occasion, de manière dispersée, dans mes médias favoris – articles de revue et de journaux, et de les regrouper un peu. Cela me fait une sorte d'archive. Le blog relève encore, malgré l’invasion des images, de la civilisation écrite. Mais il n’y tient plus que par un fil. On verra. Si cela tourne mal, je ferai comme la plupart des blogueurs, j’arrêterai, par lassitude, honte, ou ennui.

lundi 19 août 2013

Just do it









http://www.gouvernement.fr/gouvernement/entretien-avec-michel-serres



Peut-être l'éminent philosophe a-t-il dit au Ministre ce qu'il disait à l'Institut il y a quelques mois:


"Je répète. Que transmettre ? Le savoir ? Le voilà, partout sur la toile, disponible, objectivé. Le transmettre à tous ? Désormais, tout le savoir est accessible à tous. Comment le transmettre ? Voilà, c’est fait."
 


    Comme les voyantes, les philosophes appelés en consultation sont lapidaires et nébuleux. Comme tous les penseurs médiatiques d'aujourd'hui, Michel Serres commence par poser des dualismes. Avant le savoir s'incarnait dans le corps du savant, et il était centralisé dans des institutions dites de savoir ( bibliothèques, écoles, universités). Il était le fait d'une minorité qui dominait un masse inculte parce qu'elle en avait l'exclusivité. Aujourd'hui le savoir est partout et dans toutes les têtes, et il circule d'ordinateur à ordinateur. Tout le monde y a accès. Avant c'était pas bien ( élitiste), maintenant c'est bien (démocratique). Toutes ces mutations, que tout le monde peut constater, sont irréversibles. Il ne nous appartient pas d'en juger, il faut en prendre acte, et nous adapter du mieux possible.

    J'espère que le Premier Ministre, que la photo montre si pensif à l'écoute de notre Hermès, aura soulevé quelques questions classiques venues de "Grand papa grognon":

1)  Au nom de quoi le philosophe agennais peut-il soutenir que ce qui se transmet si vite et si bien par les technologies de l''information  est du savoir, et pas plutôt de l'information ou des croyances plus ou moins vraies? Qu'est ce qui permet de décréter que, du seul fait de sa transmission, l'information transmise est bonne et fiable? En quoi est-ce "objectivé" ?*

2) Qu'est-ce ce qui permet de dire que le savoir est à présent décentré et distribué alors qu'il était auparavant centralisé ? Les grands media, les agences d'information, les grandes compagnies d'information telles que Google ne dominent-elles pas le marché et ne centralisent-ils pas l'information bien plus encore que jadis ( l'épisode PRISM semble bien le montrer) La toile a beau être distribuée, on y retrouve bien toujours les mêmes informations, et les sources d'informations indépendantes sont rares. En quoi le fait que le savoir soit distribué est-il tellement mieux que le fait qu'il soit centralisé? Si c'est vraiment du savoir - ce qui demeure à montrer - pourquoi est-ce mieux qu'il vienne de plusieurs écrans que de la bouche d'un seul individu dans une salle de classe? Et si cela n'en est pas  - et ici cela peut aller des faussetés manifestes à l'intox complète, en passant par les divers degrés du plausible - ne vaudrait-il pas mieux qu'on en revienne à quelques autorités qui savent plutôt que de décréter que tous ceux qui reçoivent tel message sur le i-phone "savent"?Pourquoi l'ère des medias et de l'internet annulerait-elle par miracle les centralisations  et les monopoles? Michel Serres, professeur à Stanford, n'est-il pas bien placé pour constater que cela reste, malgré la toile, les grandes universités américaines qui concentrent argent, professeurs, bibliothèques, et ressources pour créeer de nouveaux medias (comme les MOOCs **)? 

3) Que devient, dans cet idéal de transmissibilité, la fonction qu'était supposée assurer l'enseignement en plus de celle de fournir des connaissances, celle de critique? Un savoir peut être certain, bétonné par plusieurs sites internet fiables, cela n'empêche pas de critiquer. A quoi l' académicien agennais répondrait sans doute que cette fonction est assurée du fait même de l'accessibilité de l'information. Mais si l'idéal est la transmission, pourquoi les gens exerceraient-ils leur jugement, plutôt que de simplement passer le relais sans se poser de questions?

4) Qu'est-ce qui permet de dire que les mêmes batailles pour la liberté d'apprendre, de penser, de parler et de critiquer ne se joueront pas demain exactement comme jadis, en dépit , et peut être encore plus durement à cause des, nouvelles technologies?



dimanche 18 août 2013

Loin de Byzance


   

Hommage à Maurice Nadeau *



      Le monde des lettres en France est comme ces tableaux anthropomorphes où un visage se cache dans le paysage. Si l’on discerne bien, le visage derrière les montagnes de papier et les arbres médiatiques qui nous cachent la forêt des vrais livres est celui de Maurice Nadeau. Je ne m’en suis pas toujours rendu compte, mais il m’a toujours accompagné. Lycéen dans les années 1960 à Orléans, la ville la plus ennuyeuse de France, je n’avais d’autre ressource que de lire, et fréquentais la bibliothèque municipale, encore hantée par son ancien conservateur Georges Bataille. Un jour, vers 1968, j’y trouvai une revue excitante, La quinzaine littéraire. On y vantait les penseurs et les écrivains du moment, Foucault, Barthes, Blanchot, et bien sûr Bataille. Je la lus régulièrement. Je devins structuraliste, et même deleuzien. J’adhérais sans réserve à la conception blanchotienne de la littérature, celle de l’Espace littéraire. J’étais aussi passionné par le surréalisme. J’avais lu l’Histoire du surréalisme de Nadeau, mais je ne me rendais pas compte qu’il était aussi derrière la Quinzaine. Il ne me déplaisait pas que Breton n’ait pas trop aimé le livre de Nadeau, car je n’appréciais guère Breton, avec ses poses pontifiantes. Outre Madame Edwarda, on nous enjoignait de lire Sade, sur lequel Nadeau avait également écrit, mais j’avais une préférence pour le père Ubu, qui convenait mieux à mon esprit potache. Ma grande passion était la pataphysique, et j’étais incollable sur Jarry, Queneau, Roussel, Torma et Sandomir. La Quinzaine ne parlait pas trop du Collège de pataphysique, mais on y lisait des articles de Pascal Pia (lui-même satrape), des articles sur Queneau (autre satrape), l’Oulipo, quelquefois sur Jarry et Pérec – tiens donc ! – qui avait été publié par Nadeau aux Lettres nouvelles. J’entendis dire que Roger Gentis, qui venait de publier Les murs de l’asile était pataphysicien. Comme il officiait à l’hôpital voisin, j’allai le voir. Je fis la connaissance de Latis, qui me parlait de cactus, de Jean Ferry, qui ne jurait que par archéologie roussellienne, et mon mentor était Emile Lesaffre, un pataphysicien qui possédait une belle maison en Sologne ou il recevait des dignitaires dudit Collège. Je fondai, improbablement, un fanzine et une cellule de pataphysique à Orléans. Mais je n’avais en fait pas une vraie  vocation de palotin.
        Je choisis la philosophie plutôt que la littérature. En khâgne, puis rue d’Ulm, je lisais toujours la Quinzaine. Grâce à Nadeau, je découvris Gombrowicz, Lowry, Schulz. Pendant quelques années pourtant, je snobai la Quinzaine, ne tolérant que le Times Literary Supplement. J’étais cette fois devenu philosophe analytique. Revenu desUSA, bardé de logique et de philosophie du langage, j’enseignai au lycée de Plaisir en 1980. Là je fis la connaissance de Jean Lacoste qui était déjà depuis longtemps un collaborateur de la Quinzaine.. Il me proposa de rendre compte du livre de Pierre Jacob, L’empirisme logique. Au fil des ans, je rendis compte dans la Quinzaine de diversouvrages «analytiques ». Lacoste, bien que germaniste, avait de la sympathie pour cette philosophie. Il lui consacra notamment un numéro spécial en 1994. Je mesuretous les efforts qu’il a dû faire pour simplement imposer l’idée qu’il y a des philosophes autres qu’allemands puissent avoir quelque chose à dire. Ce qui a tué lejournalisme littéraire en France, ce sont les titulaires de rubrique qui parlent de tout. Lacoste rendait souvent compte des livres de philosophie dans la Quinzaine, mais il ne prétendait pas au monopole, à la différence des chroniqueurs du Monde ou de Libération. Lire, Nadeau et la Quinzaine nous l’ont appris à tous, cela demande du boulot. Cette ouverture et cet appel à l’extérieur est ce qui a sauvé la Quinzaine et lui a permis, malgré les modes et cette tendance détestable qu’on a en France à flatter plutôt que critiquer, de rester, au fil des ans, la plus respectable des revues littéraires, la seule qui ne fût pas une gazette parisienne. On peut être à Paris loin de Paris.
    L’une des raisons de l’hostilité française envers la philosophie analytique vient de ce que dans ce pays domine encore une conception de la philosophie comme littérature et de la littérature comme philosophie. C’est la conception romantique de « l’absolu littéraire », celle de ce que Benda a appelé la France byzantine, qui va selon lui de Flaubert à Mallarmé, de Gide et à Valéry, de Paulhan aux surréalistes, et qui est celle de Blanchot et plus tard des structuralistes. Benda leur oppose les classiques et le premier romantisme – Goethe, Hugo, Chateaubriand - qui seuls trouvent grâce à ses yeux. La méfiance qu’on éprouve vis-à-vis des philosophes analytiques – la querelle de Derrida avec Searle tourne autour de cela - vient de ce qu’ils n’aiment pas ce mélange de la philosophie et de la littérature. J’ai cessé d’adhérer à la conception de la littérature qui me plaisait tant quand je lisais La Quinzaine dans les années 60 et 70. On y vénérait ce que Benda appelait la littérature pure et le culte de la forme. Je suis devenu moi-même un partisan de Benda et souscris à sa conception pré-moderne selon laquelle la littérature a une valeur cognitive et doit rechercher la connaissance du réel et la vérité sur la nature humaine. Benda haïssait les surréalistes, qui le lui rendirent bien (Aragon le traitait de clown). Dans son second livre, Littérature présente, paru en 1953, Maurice Nadeau reprend son compte rendu de La France Byzantine paru dans Combat : « Benda procureur byzantin ». Il y envoie dans les filets le clerc accusateur et passe le mêmejugement que celui de Queneau : « Quand il n’y aura plus de littérature, Julien Benda continuera à avoir tort. » Nadeau trotskyste avait aussi quelques raisons de ne pas aimer Benda, qui finit sa carrière politique comme stalinien. J’eus l’occasion de le confirmer lors de ma dernière rencontre avec Nadeau, que je croisai à l’automne dernier dans le bus 38. Je le salue et lui glisse que je m’intéresse à Benda. « Ah ! Benda… » murmura-t-il pensivement avec un sourire. Maurice Nadeau ne peut pas aimer un réactionnaire vitupérateur et donneur de leçons comme Benda, qui incarne la conception même des intellectuels que son iècle a rejetée. Mais Nadeau a-t-il, malgré son passé surréaliste, son soutien aux structuralistes et son culte flaubertien et gombrowiczien de la forme, vraiment renoncé à la conception cognitive et humaniste de la littérature ? J’en doute fort. Il me semble que toute son oeuvre de critique et d’éditeur est antibyzantine et qu’elle est celle d’un clerc qui n’a pas trahi.


*Ce texte a été écrit en 2011 pour un hommage à Maurice Nadeau, mais n'est jamais paru sous cette forme, mais sous forme plus courte.