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dimanche 7 janvier 2018

Cabu (1938-2015)


(Cet article a été écrit par l'un de mes amis le lendemain de l'attentat contre Charlie Hebdo v , et publié dans La Quinzaine Littéraire , N° 1118, 15 janv 2015.)
                                                                                                      A.S.





CABU 1938-2015

    Vers 1964, les lecteurs de Pilote pouvaient lire une bande dessinée qui ne ressemblait pas aux autres, Les carnets de croquis de Cabu. Elle avait le charme d’un trait en noir et blanc quasi töpfferien, gentiment acerbe, qui contrastait avec les aventures infantiles et asexuées que nous lisions dans Tintin. Pour tous ceux qui venaient d’entrer au lycée dans une ville ennuyeuse et provinciale, le personnage du jeune potache lymphatique de Châlons-sur-Marne en proie aux brimades des pions et à la bêtise des professeurs, amoureux de la blonde fille du proviseur, était celui d’un frère. Il allait bientôt devenir le Grand Duduche, traverser mai 1968, la pompidolisation, puis la giscardisation des esprits, et se faire de plus en plus dur dans son trait et ses cibles. Même ses dessins tendres de lycée étaient déjà empreints d’une ironie douce-amère. Ce qu’on ne savait pas était que Cabu avait fait la guerre d’Algérie, et que sa fille du proviseur avait d’abord été celle du colonel dans le journal Le bled de Constantine, bien que le rapport entre le lycée et la caserne, et la haine de l’armée et de toutes les disciplines fût déjà bien visible dans les planches du Grand Duduche. Il ne nous avait pas échappé non plus, quand on nous montrait les couvertures sanguinolentes de Hara Kiri, avec leurs putes aux yeux au beurre noir, leurs flics pissant dans leurs pantalons, et leurs petits Jésus en slip entourés de rois mages goguenards parmi lesquels trônait le professeur Choron et son fume-cigarette, que Cabu était de la bande. On rigolait à la une célèbre du « Bal tragique à Colombey », qui allait faire changer le nom du journal interdit en Charlie Hebdo. Dans les années 70 Duduche s’effaça un peu devant Catherine, pensionnaire à la fois naïve et perverse du couvent des Oiseaux, flanquée d’un petit ami anar barbu libidineux, tous deux fumant pétard sur pétard. Puis sous Mitterrand apparut le personnage emblématique du Beauf, devenu nom commun. Moustachu, gras, l’œil aviné, toujours vêtu d’un survet, flanqué d’une épouse acariâtre habillée de vestes en simili-léopard et d’une jeune maîtresse vulgaire et dispendieuse, il est bien plus qu’une résurrection du bourgeois du XIXème siècle, genre Joseph Prudhomme, parce qu’il est plus méchant encore que bête. Il ne manie pas la tautologie, comme l’idiot flaubertien, feydeauesque ou allaisien (« les affaires sont les affaires »), mais l’énoncé empirique (« C’est l’heure du pastis »). Le personnage a traversé plusieurs décennies : égoïste et resquilleur mais respectueux de toutes les autorités, haineux et xénophobe, réac, vulgaire et dragueur misogyne. Au fil des ans, il devient un néo-beauf : à la fin des années Mitterrand il chausse des santiags, porte un catogan et roule en 4X4, prenant des allures de Ségala. Il est protéiforme : récemment il avait une variante sous forme de barbu islamiste, et une autre sous forme du fils du Beauf, au crâne rasé et aux oreilles pointues. Cabu venait de publier L’intégrale Beauf, où l’on voit l’évolution d’un personnage, de plus en plus noir et bête au fil des ans, rejoint par l’adjudant Kronenbourg. Le dessin de Cabu a toujours été politique, mais se fait plus mordant encore quand il rejoint la galerie du Canard enchaîné: Mitterrand et ses dents méprisantes, Le Pen et sa mâchoire carnassière, sa fille en culotte de peau, Tapie et son costard à rayures de gangster marseillais, Chirac et son rictus, Bernadette et son sac, Hollande l’ahuri et Ségo la Sainte Nitouche, Sarkozy et  ses petites cornes de diablotin, Juppé et ses allures à la Keaton. Cabu avait, comme Töpffer, Daumier et Wilhelm Busch, un talent unique pour saisir en deux coups de crayon une silhouette et son mouvement, en même temps que l’air du temps. Il savait manier la satire comme Hogarth, et ses provocations faisaient souvent penser à un équivalent dessiné de celles de Swift ou de Kraus, dont il partageait l’art d’envoyer à ses adversaires des chiens de mine. Mais il appartenait bien plus à la tradition française des Pieds Nickelés de Forton et de Pellos (auquel son trait ressemble souvent). Il en avait, avec ses amis Cavanna, Wolinski et les autres, créé une, que tout le monde cherchait à imiter.  L’art du caricaturiste est rare : il doit saisir sur le vif un ethos incarné dans l’époque, mais aussi des constantes de l’esprit et des passions humaines. Un homme qui détestait l’armée, le sport et la religion ne pouvait pas être totalement mauvais. Mais sa grande obsession, comme tous les grands satiristes, était la bêtise. Dénoncer la connerie est un art classique, et prend autant de formes que cette Méduse mortifère. En France la Gorgone a pris depuis quelques décennies la forme d’un envahissement de l’espace public par la religion, la montée de l’islamisme radical et du terrorisme. Cabu, comme les hommes des Lumières, détestait la croyance et l’obscurantisme sous toutes leurs formes. Il était anar, mais il avait des principes. Il est mort à l’âge où l’on perd officiellement le droit de lire Tintin, à 77 ans, le crayon et le pinceau - les armes de la liberté, de l’intelligence et de la paix - à la main, entouré de ses compagnons de combat.


                                                                                     Pascal Engel 





 

jeudi 4 janvier 2018

Céline et Benda


                                             Gide et Benda, congrès des écrivains, Mutualité, 1935



     L’annonce (Le Monde, janv 4, 2018)  de la publication prochaine, chez Gallimard, des pamphlets antisémites de Céline conduit à s’interroger sur la nécessité qu’il peut y avoir à rééditer ces textes – disponibles depuis longtemps sur internet. Est-ce pour en faire une édition savante, comme on la fait pour Mein Kampf ?  Si oui, espérons que les spécialistes seront sollicités. Est-ce parce qu’en les publiant – contre le vœu de Céline et de Lucette Destouches – on désamorce l’effet «  sous le manteau » ? Quoi qu’il en soit, il y a lieu de s’étonner que Gallimard, pourtant sollicité à cet effet, n’ait pas accepté de rééditer les œuvres de Benda qui figurent dans son fonds ( même si Le discours à la nation européenne est toujours in print et que l’édition de 1969 de La jeunesse d’un clerc est toujours disponible), alors qu’il republie des œuvres de Céline, met Drieu la Rochelle en Pléiade, et publie les articles antisémites de Blanchot, dont j’ai déjà parlé ici. Le titre annoncé - Ecrits polémiques - est faible, si je peux me permettre un euphémisme .
    
     Ici je laisserai la discussion générale sur Céline, que j’ai déjà abordée ailleurs en citant, dans mon livre sur Benda, quelques-unes des insultes que Bardèche, Rebatet, Brasillach, et quelques autres lancèrent contre Benda. Cette discussion ne manquera pas de se reproduire, comme elle l’a fait lors de la publication récente du livre passionnant d’Annick Durrafour et Pierre André Taguieff (1) Céline, la race, le Juif : Légende littéraire et vérité historique. Fayard, 2017. Je me contenterai de noter quelques passages des trois pamphlets sur Benda, l’une des principales cibles de Céline, même si ces passages ne sont, comme tout le reste de ces livres, que des morceaux charriés par la lave d’éructations antisémite de l’auteur.  Je mets ces citations en italiques, en gras les références à Benda. (2) 

Bagatelles  (1937, reed. 1943)

[1] « Un raffiné valable, raffiné de droit, de coutume, officiel, d'habitude doit écrire au moins comme M. Gide, M. Vanderem, M. Benda, M. Duhamel, Mme Colette, Mme Fémina, Mme Valéry, les "Théâtres Français"... pâmer sur la nuance... Mallarmé, Bergson, Alain... troufignoliser l'adjectif... goncourtiser... merde ! enculagailler la moumouche, frénétiser l'Insignifiance, babiller ténu dans la pompe, plastroniser, cocoriquer dans les micros... Révéler mes "disques favoris" ... mes projets de conférences...

Je pourrais, je pourrais bien devenir aussi moi, un styliste véritable, un académique "pertinent". C'est une affaire de travail, une application de mois... peut-être d'années... On arrive à tout... comme dit le proverbe espagnol : "Beaucoup de vaseline, encore plus de patience, Eléphant encugule fourmi."
Mais je suis quand même trop vieux, trop avancé, trop salope sur la route maudite du raffinement spontané... après une dure carrière "de dur dans les durs" pour rebrousser maintenant chemin ! et puis venir me présenter à l'agrégation des dentelles !... Impossible ! Le drame est là. Comment je fus saisi étranglé d'émoi... par mon propre raffinement ? Voici les faits, les circonstances... »

[2] Moi, si j'étais dictateur (décidément c'est une manie), je ferais passer une autre loi... une encore et c'est la dernière... Figurez-vous que je connais le bon moyen pour apaiser, pour clarifier, sans délai l'atmosphère internationale... Voici le terme de mon rescrit : en trois simples petits articles...

1°· Tous les Juifs sur ce territoire, dès la déclaration de guerre, de 17 à 60 ans, demis, quarts de Juifs, mâtinés, mariés à des Juives, francs-maçons seront affectés, uniquement, aux unités d'infanterie combattantes, et de première ligne. Aucune infirmité, motif d'ajournement, de réforme ne sera valable pour un Juif ou assimilé. Jamais ce genre de militaire ne pourra dépasser, en aucun cas, le grade de capitaine.

2°· Aucune autre affectation ne pourra être donnée à un Juif, ni médecin, ni brancardier, ni artilleur, ni sapeur, ni scribe, ni aviateur, ni commissaire politique, ni garde-mites, ni chauffeur, ni camoufleur, ni ordonnance, en vertu de ce principe que tout retrait même à vingt mètres de la ligne de feu devient pour le Juif une planque admirable, une occasion immédiate de faire agir ses relations, le premier pas vers les guitounes, la rue de Grenelle, les Loges, et le courant d'air....

3°· Toute infraction à ces articles sera punie de la peine de mort, sans discussion, ni murmures.

Donc, tous les Juifs en première ligne! pas de billevesées, pas d'estouffades! et pendant toute la durée de la guerre! Aucun privilège admis. Les blessés juifs ne seront jamais évacués de la zone des armées... Ils crèveront s'il le faut dans la zone des armées... Ils féconderont la zone des armées. Il faut se méfier toujours des Juifs, même quand ils sont morts.

Puisque les Soviets, c'est la guerre! Bien... Soit!... si l'aventure tourne mal, comme c'est en somme assez probable, il faut pas que nos Juifs se débinent. Il faut qu'ils payent toute la casse, il faut qu'ils dégustent jusqu'au bout. Il faut qu'ils deviennent otages, immédiatement, d'ores et déjà, qu'ils garantissent de leurs peaux cette émancipation humaine dont ils parlent toujours. On verra comment ça se goupille.

Puisque les Juifs sont nos maîtres, puisqu'ils représentent le Sel de la Terre, la Lumière du Monde, Puisque c'est eux qui doivent rendre la terre habitable, alors c'est le moment de commencer! Tous en première ligne! Nom de Dieu! et pas de défaillances! C'est le moment qu'ils nous régalent, je veux les voir illuminer moi, en première ligne! Rendre les premières lignes habitables. Voici ce merveilleux spectacle : le plus beau théâtre juif que l'on aura jamais vu.

Ce sera beau à s'en faire mourir! Pas cave pour un signe je promets de lever le rideau personnellement, d'y rester tant qu'il faudra pour voir enfin tous les youtres sauter le parapet, pour admirer ce sport splendide, pour voire enfin Mr. Blum tomber la bavette et puis les " Benda Brothers " monter à l'assaut, nous méprisant à tout rompre, avec mille baïonnettes dans le cul!


[3] Les versions latines, le culte des Grecs, les balivernes prétentieuses et tendancieuses, enjuivées des Alain, des PluriBendas... auront toujours raison dans l'esprit du bachelier contre l'expérience directe, les émotions directes dont la vie simple et vécue directement avec tous les. risques personnels abonde... Il est inverti du "sympathique" le bachelier, dès la "sixième" et c'est encore plus grave que les premières branlettes et les inversions "d'oigne"... La vie est un immense bazar où les bourgeois pénètrent, circulent, se servent... et sortent sans payer... les pauvres seuls payent... la petit sonnette du tiroir-caisse... c'est leur émotion... Les bourgeois, les enfants petits bourgeois, n'ont jamais eu besoin de passer à la caisse... Ils n'ont jamais eu d'émotions... D'émotion directe, d'angoisse directe, de poésie directe, infligée dès les premières années par la condition de pauvre sur la terre... Ils n'ont jamais éprouvé que des émotions lycéennes, des émotions livresques ou familiales et puis plus tard, des émotions "distinguées"... voire "artistiques"... Tout ce qu'ils élaborent par la suite, au cours de leurs "oeuvres" ne peut être que le rafistolage d'emprunts, de choses vues à travers un pare-brise... un pare-choc ou simplement volées au tréfonds des bibliothèques... traduites, arrangées, trafiquées du grec, des moutures classiques. Jamais, absolument jamais, d'humanité directe. Des phonos. Ils sont châtrés de toute émotion directe, voués aux infinis bavardages dès les premières heures de l'enfance... comme les Juifs sont circoncis, voués aux revendications... Tout cela est biologique. implacable, rien à dire. Leur destin de petits bourgeois aryens et de petits juifs, presque toujours associés, engendrés, couvés par les familles, l'école, par l'éducation, consiste avant tout à les insensibiliser, humainement. Il s'agit d'en faire avant tout des fourbes, des imposteurs, et des cabots, des privilégiés, des frigides sociaux, des artistes du "dissimuler"...


L’école des cadavres (1938)

[4] Le livre est dédié à « Julien L’apostat »

[5] Aucune illusion à se faire, les judéo-américains (c’est-à-dire en somme toute l’Amérique) ne nous rendent l’estime, ne commencent à nous considérer qu’au moment où le clairon rallie nos viandes, si corrompues déjà, vers les boucheries rédemptrices, les grands abattoirs batailleurs. En ces occasions flamboyantes l’on nous pardonne tous nos vices, nos tares pendables, notre crapulerie légendaire. Pourvu que la barbaque s’élance, tout va bien, c’est l’amnistie ! Tout fait carnage ! Tout fait charnier ! Tout fait commandes ! La gangsterie du dollar se montre d’un seul coup extrêmement indulgente. Elle passe l’éponge. Elle ne nous piffe pour résumer qu’en temps de guerre. En temps de paix, c’est
les pincettes, le pilori permanent. À part Messieurs Benda, Maurois, Jouhaux, Max Lintran, et puis encore trois ou quatre autres, de grands apanages, Juifs de naissance, ou synthétiques, quelques Maréchaux quémandeurs, l’Amérique ne nous conçoit guère que maquereaux, ruffians, larbins de cuisine mendigots. C’est pesé une bonne fois pour toutes. Nos femmes, bien plus serviles, encore, se livrent pour des petits pourboires, toutes cavaleuses, vieillotes, jacassières, ventres pourris, trop heureuses quand on leur fait signe.  Elles ont beau se rendre très aimables, elles ont bien de la peine à se défendre. Elles retiennent l’homme qu’au pompier. Sur l’article, alors, imbattables !



Les beaux draps (1941) 

Trusts des cerveaux !... Barbares qui conçoivent mal les choses ! petits cassis vils purotins… trusts des esprits… Le sien tout de suite !... Et les affres de Mr Benda ? Du coup alors il participe ! pour le juif jamais trop de voeux, jamais trop de tendres alarmes, de révérences, de genoux fléchis… Encore deux trois devoirs en Loge… quelques bonnes notes du Vénérable… fiston débouche en pleine élite… Il escalade deux trois salons… mais faut pas qu’il s’en trouve ébaubi !... Penaud qu’il oublie son “peutt ! peutt !” au moment convenable !... Catastrophe ! défrise les génies qu’il fréquente !... les princesses de la distinction… Sarah Barbizol-Cudégonde née Schwob-Arzincourt et l’éblouissant Durand-Kahn qui est Montaigne actuel en  Sorbonne… qu’est si sceptique qu’il en dort plus… qu’est un tel trésor casuistique qu’il fait de la merde mangeant du pain !... Que tout le monde en reste ébloui… Que ça fait des thèses mémorables dès qu’une seule lui sort au derrière… Voilà comment ça marche l’élite !... Le petit pote faut pas qu’il s’endorme, il serait dépecé par la meute… On fréquente ou on ne fréquente pas ! Ah ! Ah ! Attention ! C’est du “peutt peutt !” ou la mort ! Peutt ! Peutt ! en mépris mi-dégoût avec un quart sourire blasé pour tout ce qui n’est pas merde juive… C’est tout plein de nuances tout ça aussi… faut pas abuser des babines… On est à la cour à Mammon, à la cour du grand Caca d’or ! On décourage les importuns… Le courtisan joue les babines. Certes ! pas trop n’en faut !... à bon escient !... C’est la fonction, le privilège, la fière défense du Tabouret. Il serait éminent aux Finances, de tout premier ordre aux Phosphates, bouleversant aux élevages de Porcs, de haute puissance dans les Betteraves, il serait Michel-Ange en culottes, ça lui servirait pas grand’chose si il sait pas faire les “peutt ! peut !” Ô l’impitoyable exclusive, l’ordalie féroce !
    

   Le dernier passage est publié en 1941, au moment où Benda vit « enterré vif » à Carcassonne et échappe de peu à la Gestapo.  Parmi ceux qui le dénoncent, on retrouve Robert Brasillach, comme de bien entendu ( une expression formidable, qui dit tout).


                                         article de Brasillach dénonçant les écrivains autour 
                                                                  de Joe Bousquet à Carcassonne (1943)


   Mis à part cela, ces morceaux céliniens sont intéressants parce que Céline ne s’attaque pas tant à Benda comme juif que comme écrivain. Il lui reproche son « raffinement », son style classique, de "troufignoliser l’adjectif", et il le met dans le même sac que Valéry et Gide - ironie quand on sait le peu d'amitié de ces auteurs pour les juifs et le dreyfusisme -  et qu’Alain.  Cela pose la question de savoir, comme l’a jadis noté Antoine Compagnon, si Céline avait vraiment lu Benda, ou s’il ne s’était pas contenté de reprendre les insultes régulières dont le couvraient Je suis Partout , Gringoire , et autre feuilles dans les années 30 et 40. Mais la référence à la culture grecque et latine des "Pluribenda" laisse entendre que Céline a dû au moins lire La jeunesse d'un clerc, où Benda décrit son amour de la culture classique, acquise au lycée républicain. On peut aussi se demander si l'allusion à "l’éblouissant Durand-Kahn qui est Montaigne actuel en  Sorbonne…"  n'est pas à Léon Brunschvicg, professeur de Sorbonne, et mari de Cécile Kahn, secrétaire d'état à l'enseignement supérieur du Front populaire. Mais si c'est le cas, pourquoi Céline dit-il qu'il est un "Montaigne" et "sceptique", alors que Brunschvicg était le représentant du rationalisme? Sans doute Céline ne fait-il pas la différence entre un juif rationaliste et un juif sceptique. Les idées ne comptent en rien pour lui, juste la race, la haine qu'elle lui inspire. 
    
   Le passage le plus intéressant est [3]. Céline reproche à Benda (et Alain, et autres écrivains distingués) d’écrire sans émotion : Ils n'ont jamais eu d'émotions... « D'émotion directe, d'angoisse directe, de poésie directe, infligée dès les premières années par la condition de pauvre sur la terre... Ils n'ont jamais éprouvé que des émotions lycéennes, des émotions livresques ou familiales et puis plus tard, des émotions "distinguées"... voire "artistiques"...

    Or c’est bien ainsi que très souvent Céline caractérise sa révolution en littérature ( voir son entretien avec le professeur Y), et ce dont on le prise quand on l’apprécie : d’écrire en permanence sous le coup de l’émotion. On voit ce que cela donne: on n'attaque ni ne défend plus les gens pour leurs idées et leurs thèses, et même plus pour leurs opinions, mais pour leur race.

      Notre époque est très célinienne en ce sens, même si elle a une volonté réelle de se garder du racisme : elle ne cesse de priser l’émotion.  Mais si elle suit cette voie , ne risque-te-elle pas de retomber dans les gouffres dont Céline ne fut qu'un des épisodes il y a un siècle?  L'émotion peut être républicaine mais elle peut être aussi , et le plus souvent, son exact contraire. Je soupçonne que les pamphlets antisémites plaisaient, et vont plaire encore une fois réédités sous couverture Gallimard, par leur potentiel émotionnel. Les écrivains de la raison, comme Benda, ennuient. Mais ils nous mettaient au moins en garde.

     Benda n’a jamais parlé de Céline dans ses oeuvres littéraires, à ma connaissance, sauf à un seul endroit, dans La France byzantine, Gallimard1945, p. 120.

    


Benda ne pouvait pas ignorer que Céline, depuis la moitié des années 30, le clouait au pilori. Il ne pouvait pas non plus lui avoir échappé que le Voyage au bout de la nuit avait eu un immense succès. Avait-il lu Bagatelles ? Mais ce seul passage de son oeuvre où il parle de Céline est très bref, couché dans une allusion qui vise aussi Romain Rolland, Breton et Aragon (qui l'avait traité de "clown" dans Traité du style) porte sur « la spontanéité » contre la pensée. » Est-ce un écho au passage [1] où Céline parle de "raffinement spontané" ?  Je trouve formidable que la réponse de Benda à Céline porte sur ce point seul .




                             Konrad Haiden, Histoire du national socialisme, préfacé par Benda 1934


(1)   Voir le CR de Cécile Dutheil dans En attendant Nadeau

      (2) Pour plus de détails, voir  l’excellent travail d’Alice Kaplan, Relevé des sources et citations dans Bagatelles pour un massacre 1987


mardi 2 janvier 2018

Le Prince de Viane et l'essence de l'Espagne

                                                 
                                                         Thomas Lucena, La prision del principe de Viana

en hommage à Yves Hersant, humaniste à la cour d'Alphonse V 


       J'ai déjà évoqué ici , en commentant le tableau impressionnant de Moreno Carbonero du Prado, la figure  tragique du Prince de Viane. Je conterai ici plus avant sa triste histoire, qui est aux racines même de l'histoire d'Espagne, et qui invite aussi le philosophe à la méditation sur le destin. Les lecteurs au courant de l'histoire de l'Espagne voudront bien excuser ma naïveté.

     Carlos d'Aragon, Prince de Viane,  devait hériter du royaume de Navarre de sa mère, Blanche d'Aragon, mariée à Juan d'Aragon, qui devint de ce fait roi de Navarre. Le Prince naquit de ce mariage en 1441. Il fut élevé  à Olite dans le château des rois de Navarre.

                                      le château d'Olite en 1850. Il fut reconstruit et est aujourd'hui un hotel

A  la mort de sa mère, c'est le Prince qui aurait dû monter sur le trône. Les règles de l'héritage stipulaient que :

"Si Blanche mourait avant son mari, sans laisser d'enfants, Jean d'Aragon s'engageait à remettre tout le royaume et toutes ses places fortes aux mains de l'héritier légitime, et reconnaissait qu'il était venu à la succession de Navarre comme mari de Blanche, et en vertu du droit à elle appartenant. Or la naissance du prince de Viane n'avait rien changé à la nature du droit de Jean d'Aragon; il n'était pas devenu, par le seul fait d'avoir un fils, propriétaire du royaume et seigneur naturel de la terre ; il n'avait pas cessé de tenir tous ses droits de la reine; la reine venant à disparaître, la cause de son droit disparaissait avec elle, son droit s'évanouissait en même temps, et il se trouvait obligé, par une application très simple et très logique du contrat, à remettre le royaume aux mains de l'héritier légitime, qui était le prince son fils. " (1)

     Mais Juan II d'Aragon ne l'entendait pas ainsi, et il chercha à s'approprier seul le royaume. Le Prince, ne voulant pas se quereller avec son père accepta - erreur fatale - de se contenter d'une lieutenance en attendant le retour de Juan, qui passait son temps hors du royaume. Spolié de son héritage par ce dernier, le Prince, qui était un lettré plus qu'un politique ne se lança dans une guerre contre son père que contraint par les événements et par les nobles de son camp, notamment Juan de Beaumont. Mais surtout, entretemps, Juan II avait épousé en seconde noces l'intrigante Juana Enriquez, dont il avait eu un fils, Ferdinand , que cette dernière voulait mettre sur le trône. Le prince de Viane était de trop.


                                                                   Juan II d'Aragon

   La guerre civile qui eut lieu en Aragon en 1451-56 et dont Carlos IV et Juan II son père sont les principaux acteurs fut fondatrice de l'Espagne moderne . L'Aragon était au temps du Prince de Viane l'ennemie de la Castille. Mais le prince  avait, durant sa brève lieutenance du royaume quand son père était absent, cherché à s'allier avec la Castille avec le traité d'Estrella. Le Prince voulait l'unité de l'Espagne.  C'est le rejet de ce traité par Juan II qui provoqua la guerre.Le Prince fut défait par les troupes de  Juan II  à Aybar , et dut s'exiler à Naples, chez son oncle Alphonse V, frère de Juan II,  souverain éclairé et comme lui lettré:

"La cour de Naples était le rendez vous des poètes et des historiens. « Poggio Bracciolini, François Philelphe, Antoine de Palerme, Aeneas Sylvius, Georges de Trébizonde, Laurent Valla, Barthélemy Fario, auteur d'une Vie d'Alphonse V, Barcellius, l'historien de ses campagnes, rivalisaient d'éloges et d'enthousiasme, et l'avaient proclamé Alphonse le Magnanime . » Chaque jour, soit à table, soit après le repas, il lisait quelques passages des Écritures et des auteurs profanes; il aimait à disputer avec les savants personnages qu'il avait attirés à sa cour. Dans sa vieillesse, il se remit à l'étude de la grammaire; il en discutait avec son maître les questions les plus difficiles, à son lever,à son coucher, et jusque dans ses chasses . Les Commentaires de César ne le quittaient pas ; la lecture de Quinte-Curce l'avait guéri d'une maladie. Ses soldats, sûrs d'être récompensés, lui apportaient des manuscrits précieux. Il avait pris pour emblème un livre ouvert, et il avait coutume de dire qu'un roi sans lettres n'était pour lui qu'un âne couronné." ( Desdevises du Dézert,  p. 253)

                                                     Alphonse  d'Aragon, roi de Naples aussi

  A la cour de Naples, le Prince de Viane termina sa traduction de l'Ethique à Nicomaque en aragonais. Il était un humaniste, au sens italien du terme. Qu'allait il faire dans ces guerres aragonaises, au milieu de ces  serfs misérables ?  A Naples  il trouvait plus d'échos que dans ces châteaux  paysans. Alphonse V fut d'ailleurs appelé "le magnanime", ce qui est exactement la traduction du terme "magalopsuchos" dont Aristote qualifie ceux qui ont la vertu, l'intellect et la puissance. C'est là peut être que Don Carlos rencontra  Laurent Valla, l'auteur du plus grand livre sur le libre arbitre de l'histoire de la philosophie. Peut être eût-il l'occasion de lire dans ce livre le dialogue entre Sextus Tarquin et l'oracle d'Apollon et le passage suivant, que commentera Leibniz en ses Essais de théodicée et plus tard Don Julio en son Necessidad y contingencia:

   "Sextus Tarquinius le consulta sur ce qui allait lui arriver. Imaginons le répondre, et qui plus est en vers, comme à son habitude, ainsi : «Exilé et pauvre tu périras, abattu par une ville en colère.» Et Sextus de répondre : «Que dis-tu Apollon ? En quoi ai-je ainsi mérité de toi, que tu m’annonces un destin si cruel ? que tu [m’]assignes une mort si triste ? révoque, je [t’en] conjure, ton oracle, pour prophétiser [quelque chose] de plus favorable, et sois plus aimable envers moi, qui t’ai apporté une magnifique offrande.» Et Apollon de répliquer : «Tes offrandes, jeune homme, me sont vraiment agréables et bienvenues ; pour elles j’ai rendu en retour un oracle, qui est certes malheureux et triste. Je le voudrais favorable, mais ce n’est pas en mon pouvoir. Moi, je reconnais les destins, je ne les détermine pas. Moi, je peux annoncer la fortune, pas la changer" (2)

                                                        
Un émissaire d'Alphonse V, Rodrigo Vidal, essaya de conclure un pacte avec Juan II, pour un partage équitable de la Navarre avec Don Carlos, sans succès. Là dessus en 1458, Alphonse V mourut, laissant son royaume à son fils naturel, Fernando, à son frère Juan II, et à Carlos IV. Mais personne à Naples ne voulait de cet ordre de succession et on proposa le royaume de Naples à ce dernier . Il refusa, ne voulant pas conspirer contre Fernando.  Pendant ce temps sont père refusait toujours de lui accorder la moindre parcelle de son héritage.   Le Prince de Viane s'était réfugié de Naples en Sicile,en 1558, où on l'accueillit avec ferveur. C'est là  à Messine, que tableau de Moreno le représente affalé et hagard entouré d' in folios.

                                       Moreno Carbonero , Le prince de Viane à Messine (Prado)

 Mais la réalité était peut être un peu moins tragique que le portrait du desdichado du Prado, prince d'Aquitaine à la tour abolie :

 "Tandis qu'il résidait à Messine, il passa la plus grande partie de son temps dans un couvent de Bénédictins, où il reprit ses études et ses travaux littéraires ; il charma les moines par sa bonne grâce, sa modestie,sa science et sa libéralité. Cent ans plus tard, les Bénédictins de Messine racontaient encore à Zurita des anecdotes relatives au séjour du prince dans leur couvent . L'enthousiasme qu'il inspirait alla si loin que beaucoup le considérèrent, dès ce moment, comme un saint , quoiqu'il partageât ses loisirs entre les moines de Messine et une belle fille de Sicile appelée la Capa : elle était de basse extraction, mais d'une beauté, extraordinaire; elle eut du prince un fils, que D. Carlos reconnut et appela D. Juan Alonso de Navarra y Aragon, et qui devint dans la suite abbé de San-Juan de la Pena et évêque de Huesca (Desdevises, p. 268)

Desdevises du Dézert raconte l'épisode final:

 "Jean II persista, après la mort de son frère, dans tous les sentiments d'hostilité qu'il avait voués à son fils, et qu'il n'eut jamais l'intention de lui rendre ses droits héréditaires. D. Carlos n'avait pas un but moins net que son père. Il voulait que ses droits sur la Navarre fussent reconnus, il voulait être déclaré primogénit d'Aragon, il voulait gouverner la Catalogne comme lieutenant général. Le droit et la loi étaient incontestablement pour lui, mais Jean II avait l'avantage d'être en possession des deux tiers de la Navarre, et de tous les pays de la couronne d'Aragon. D. Carlos était en exil, sans ressources d'aucune sorte, et presque sans crédit. Telles étaient cependant la force de son droit et la sympathie qu'il inspirait qu'il finit par toucher au but, après des péripéties inouïes, qui font de ses trois dernières années les plus intéressantes de sa vie. De l'exil et de la ruine il fut porté au pouvoir par la seule force de l'opinion publique, et, si moderne que cette expression puisse paraître, les faits la justifient complètement"


   Don Carlos , avec ses partisans, il s'embarque de Messine en 1459 pour Majorque , via la Sardaigne.Il reste à Majorque un an, appauvri et aux abois. Il continua d'essayer de négocier avec Juan II, mais ses exigences devenaient plus fortes : notamment il demandait que la Navarre fut incorporée à l'Aragon.  Mais Juan II se refuse toujours à accéder à ses demandes. Tel Napoléon à Elbe, il quitte son île et débarque en Catalogne en mars 1460.

La Catalogne était , comme elle le fut toujours depuis 1130, jalouse de son indépendance, séparée de l'Aragon. Pourquoi les Catalans accueillirent-ils le Prince?  Desdevises explique :

"Les Catalans cherchaient un prince docile et pacifique, respectueux avant tout de leur constitution,
et ils crurent le trouver dans le prince de Viane. Quoique D. Carlos n'eût encore jamais mis le pied en Catalogne, il y fut reçu avec enthousiasme : et lorsqu'il fallut le défendre contre son père, toute la province se leva. Cette guerre est un des épisodes les plus intéressants de la lutte que la Catalogne
soutient depuis quatre siècles contre l'Aragon et la Castille, pour la conservation ou la restitution de ses libertés."

  "Le prince fit son entrée solennelle dans Barcelone le lundi 31 mars, après dîner, par la porte de Saint-Antoine. Il parut à cheval, revêtu d'une robe de damas burell : il portait un chaperon couleur de mûre, une cape de drap noir, et un magnifique collier d'or, orné de pierres fines et de grosses perles; il s'avançait sous un dais de drap d'or, porté par six bourgeois des plus notables de la cité . Sur la place
de Framenors, on avait dressé une estrade, toute tendue de; drap vermeil; le prince s'assit sur un trône de bois doré, garni de velours cramoisi et de drap d'or, et tous les corps de métiers passèrent devant lui en le saluant de leurs acclamations."


                                                        Entrée du Prince de Viane dans Barcelone


Juan II n'était pas content de ce tour des événements. Don Carlos  annonce qu'il a pris la résolution de se remarier; mais il se rappelle que son père lui a proposé jadis la main de Dona Ysabel, soeur du
roi de Castille; c'est à ce projet qu'il s'arrête, et il prie son père de l'appuyer de tout son pouvoir auprès de Henri IV, roi de Castille.

     "Ce projet était d'autant moins fait pour plaire à Jean II et à la reine Jeanne Enriquez, qu'ils avaient, dès cette époque, l'intention de marier leur fils, D. Fernando, à l'infante Ysabel : tout se réunissait donc pour rendre un accommodement chaque jour plus improbable; mais Jean II connaissait le caractère timide de son fils et le grand désir de paix qui le possédait, il ne désespéra pas de l'amener à renoncer à la main d'Ysabel pour accepter celle de Catherine de Portugal. Il paya d'audace, et apparut tout à coup en Catalogne: D. Carlos crut devoir aller lui-même à sa rencontre."

Juan II essaie alors de marier le Prince à l'Infante du Portugal. Mais le roi de Portugal ne veut pas que celle ci épouse un déshérité. Le Prince s'en tient à son projet d'alliance avec la cour de Castille. Cela allait sonner sa perte.

Le jeudi 2 décembre, trois heures après l'Ave-Maria , le roi manda son fils en sa présence, et lui donna sa main à baiser. Immédiatement après il ordonna à ses officiers de désarmer le prince et de le maintenir en état d'arrestation.


                                                                Juan  y  hijo

 Cette arrestation provoque la révolte des Catalans contre le roi d'Aragon.  Ils convoquent les Cortès de Catalogne. A travers le cas du Prince, c'est l'autonomie de la Generalitat  qu'ils défendent.

Desdevises raconte : "Le 2 janvier, la Généralité avait convoqué le Parlement de Catalogne
pour le 12 du même mois . Pendant la nuit un placard révolutionnaire fut affiché sur les murs de Barcelone : « O vaillants hommes de la cité de Barcelone, vous n'ignorez pas la captivité du prince que l'on détient injustement pour lui enlever la succession du royaume, et que l'on veut tuer. Ni les députés, ni ceux du conseil, ni les grands ne font leur devoir, par suite des mauvais conseils du gouverneur qui a mal informé le roi et la reine. Voici le moment venu de les forcer (à bien agir). Tenez-vous prêts à vous  rendre sur la Rambla aussitôt que vous serez convoqués, et pour essayer d'y reprendre sa couronne.

   ...La cause du prince de Viane excitait une sympathie universelle. Le 20 janvier, le roi de Castille écrivit aux conseillers de Barcelone une lettre fort importante qui justifiait entièrement le prince des accusations portées contre lui. Si le prince avait été arrêté, c'était pour avoir cherché à épouser l'infante Ysabel ; le roi de Castille disait qu'il avait eu lui-même l'idée de ce mariage, dans l'intérêt de la paix et de la concorde ; mais que rien n'avait été dit au prince que le roi ne l'eût su. Jean II avait été averti de tout. Le roi de Castille était surpris et fâché de la détention du prince; il félicitait les Catalans de leur énergie, et les engageait à persévérer; il voulait lui-même envoyer une ambassade au roi d'Aragon, et, s'il était obligé de lui faire la guerre, il promettait aux Catalans de rester en
paix avec eux 3. Le 23 janvier, le pape expédia de Rome la bulle Recipiet fraternitas tua, par laquelle il ordonnait aux prélats catalans de se rendre immédiatement auprès du roi, pour lui
demander, en son nom, la délivrance du prince." (p.323)

   Les Catalans passent à l'action contre Juan II, ils lèvent leur armée contre lui en février 1461. Juan II se réfugie, avec Don Carlos son prisonnier, au château de Morella. Il envoie ses émissaires, et leur demande des nouvelles. Ils répondent:  "Mauvaises  sire, la Catalogne est perdue et, si cela continue, vous perdrez aussi Aragon et Valence; il faut y penser, sire." Les troupes catalanes occupent Fraga. Juan II est contraint de libérer Don Carlos, qui est accueilli en triomphe partout en Catalogne. Jeanne Enriquez feint d'intercéder en sa faveur.

Le Prince reparaît à Barcelone le 12 mars 1461 : "Des gens d'armes et une multitude de bourgeois étaient venus à sa rencontre, avec des arbalètes, des lances, des pavois, des étendards, des trompettes et des tambours; des bandes d'enfants brandissaient de petites armes, agitaient de petits drapeaux, et criaient à pleine voix : « Carlos, primogénit d'Aragon et de Sicile, que Dieu te garde!"

 Le Prince de Viane est nommé gouverneur général de Catalogne.  Les négociations reprennent, menée par Juana Enriquez, qui se révèle diplomate très habile. Les épisodes narrés par Desdevises atteignent ici le niveau du roman d'aventures et un pic dramatique digne d' un opéra de Verdi ( lequel fit d'ailleurs un Don Carlos, mais le nom ne désignait pas rigidement le même personnage) (p. 363-4). Mais les Catalans ne veulent pas voir la reine Enriquez, qu'ils soupçonnent à juste titre.

                                                              Juana Enriquez

De son côté, le Prince de Viane devient leur chef, au moins en principe (gloire à l'homonymie). Il continue, en noble sûr de son droit, à revendiquer la couronne. Les Catalans  lui vouent ferveur, mais il est aussi leur instrument. Son pouvoir est faible et symbolique. Il essaie de s'allier avec les Français, qui refusent, pendant que son père se rapproche des Castillans et des Catalans. Il échoue à faire valoir sa cause.

 Ruiné, malade, Don Carlos meurt le 22 septembre 1461. La rumeur veut qu'il ait été empoisonné par Juana Enriquez. Desdevises ne croit pas à cette thèse, Mais il était également phtisique, et les épreuves de ses cinq dernières années l'avaient épuisé.

                                              la muerte del Principe de Viana

Pourquoi Don Carlos échoua-t-l, alors qu'il avait eu si souvent les cartes en main?   Desdevises soutient que le Prince était vélléitaire:

" Sa volonté, naturellement vacillante, avait achevé de s'affaiblir dans cette longue paix, née d'un malentendu, maintenue à force de compromis, de réticences et de faux-fuyants. Le jour où il lui fallut prendre un parti définitif, le coeur lui manqua aussitôt qu'il eut fait le premier pas; et ainsi, assez ambitieux pour vouloir la couronne, trop pacifique et trop timoré pour se résoudre à la guerre, s'entêtant sur son droit, mais toujours prêt à transiger sur l'application, croyant pouvoir guerroyer contre son père, tout en demeurant le fils le plus soumis et le plus respectueux, le malheureux prince ne sut tirer aucun parti de ses avantages, et entraîna ses serviteurs dans sa ruine. Sa vie active ne présente qu'une longue et déplorable série d'échecs politiques, et si la fortune semble lui revenir vers la fin de sa vie, lorsque les Catalans le mettent à leur tête, c'est qu'à son insu, il sert d'instrument à un peuple révolutionnaire, puissant et riche, qu'il eût été bientôt incapable de contenir s'il eût vécu. Ces insuccès répétés ne nuisent pas à l'intérêt qu'inspire le personnage; ses malheurs ont fait sa popularité. Ce n'est ni comme guerrier, ni comme,homme politique que le prince Viane mérite la renommée dont il jouit encore en Navarre et en Catalogne; ce qui fait sa. gloire, c'est précisément ce qui a causé sa ruine, c'est sonamour pour la paix, sa douceur, sa patience, son goût pour.l'étude, pour l'art et la poésie ; c'est son esprit mystique, plus fait pour la contemplation que pour l'action, plus épris de chimères que de la réalité ; ce sont encore là les traits distinctifs du véritable caractère espagnol."

                                                                

 Le destin du Prince de Viane n'est pas sans analogies avec celui de Carles Puigdemont, qui après avoir  pris la tête de la Généralité de  Catalogne en 2016,  organisa un référendum illégal et dut s'exiler dans ce qui est aujourd'hui l'équivalent de l'Italie de l'époque: l'Europe. Jusqu'à la frange que porte Puigdemont rappelle celle que portait le prince de Viane. Mariano Rajoy serait-il un nouveau Juan II, empêchant le nouveau Prince de Viane de monter sur le trône catalan?


                                 entrée de Carles Puigdemont dans Barcelone, 2017, avant son exil

Les fantômes de la Guerre civile espagnole sont revenus. On a comparé Rajoy à Franco. C'est absurde - Rajoy est un disciple d'Aznar, un démocrate libéral , pas un caudillo-  mais si ce que l'on veut dire est que les vieilles oppositions de la Castille et de la Catalogne , de la Castille et de la Navarre, sont toujours là, ce n'est pas faux.  La Navarre a un prix littéraire, le premio principe de Viana , auquel le prince des Asturies , en d'autres termes, l'héritier de la famille des Bourbons d'Espagne, est supposé siéger. Sa femme est princesse de Viane. Mais depuis 2015 le Rey et sa femme en ont été exclus.
 
     Puigdemont n'est pas le prince de Viane (3). Il ne cherche pas à faire alliance avec la Castille, au contraire. Il s'est réfugié à Bruxelles, mais les revendications  d'européisme catalanes n'ont guère été
présentes et le voyage à Bruxelles est plus opportuniste qu'une manifestation d' intérêt pour l'Europe. Cette dernière n'a pas été dupe. Carlos IV voulait une alliance avec la Castille, même s'il ne voulait pas laisser aux Castillans son trône. Mais ses tentatives pour réunir Navarre, Aragon et Castille sont des prodromes de l'unité espagnole. Il ne voulait pas l'indépendance de la Catalogne.

      Dans un essai des années 20 que cite Orwell dans ses Essais politiques ( Agone p. 7) , Ortega dit dans son essai L'Espagne invertébrée: " Chaque race porte dans sa propre âme primitive quelque paysage idéal qu'elle tente de réaliser à l'intérieur de ses frontières. La Castille est aride parce que le castillan est aride . Notre race a accepté la sécheresse qui l'entoure parce qu'elle s'apparente aux déserts intérieurs de sa propre âme". Orwell moque cette généralisation d'Ortega ( dont il ne note pas qu'elle est toute tainienne) et rejette comme "intellectualiste" sa suggestion. Il pense contre lui que le vrai contraste de l'Espagne est entre la richesse et la pauvreté, pas entre une âme et une autre. Orwell a raison: les guerres civiles du passé de l'Aragon, de l'Espagne et de la Catalogne ont leurs origines dans l'opposition entre riches et pauvres.




  Pourquoi raconter toutes ces péripéties, plus ou moins shakespeariennes , mais qui , à ma connaissance (très faible, je ne connais pas de roman ou d'oeuvre , hors celle de Moreno , qui mythologise le Prince) n'ont pas donné lieu à littérature, alors qu'elles sont exemplaires ? Qu'avons nous  à faire aux drames des rois de jadis, pris dans leur univers féodal, leur intestines querelles? Orwell a raison ? Pendant ce temps les serfs paient leur dîme , leur vie est misérable, et la révolte contre Juan est aussi celle des pauvres, ballotés entre Aragon , Navarre, Catalogne et Castille. La même révolte est au sein de l'espoir républicain de 1935. Mais Orwell  a tort aussi, et Ortega et Unamuno ont raison, l'essence compte. Unamuno dit, dans l'essence de l'Espagne (1925, tr. fr Marcel Bataillon, reed Gallimard 1999)



Les vagues de l'histoire, avec leur rumeur et leur écume miroitante au
soleil, roulent sur une mer massive, pro

fonde, infiniment plus profonde que la

couche qui ondule sur cette mer silen-

cieuse dont le fond dernier n'est jamais

atteint par le soleil. Tout ce que ra^

content quotidiennement les journaux,

toute l'histoire du « moment historique

présent », ce n'est que la surface de la
mer ; surface qui se congèle et cristal-
lise dans les livres et les archives, et,
sous cette forme cristallisée, couche dure,
sans plus d'importance par rapport à
la vie intra-historique que n'en a la
misérable écorce sur laquelle nous vi-
vons par rapport à l'immense foyer
ardent qu'elle porte en elle. Les jour-
naux ne disent rien de la vie silencieuse
des millions d'hommes sans histoire qui
à chaque heure du jour et dans tous les
pays du globe se lèvent sur un ordre
du soleil et vont à leurs champs pour
continuer l'obscure et silencieuse tâche,
quotidienne et éternelle.   



    La vérité essentialiste rejoint ici la vérité marxiste. Les pauvres sont les pauvres, et les riches les riches. Mais éternellement les premiers ont droit de se révolter contre les seconds. Ni Unamuno ni Ortega ne rejetèrent cette idée. Elle reste vraie malgré la tentative des medias d'aujourd'hui d'essentialiser le présent.

   Mais Unamuno donnait aussi un conseil à Puigdemont et aux autonomistes catalans :


Je voudrais suggérer très fortementau lecteur l'idée qu'un éveil à la vie
de la multitude diffuse et des régions,doit aller de pair, en liaison étroite,
avec l'ouverture des fenêtres sur l'horizon européen pour l'aération de la
patrie. Il faut nous européiser et prendre un bain de peuple.( ibid)

Le titre du livre  de Unamuno traduit sous le titre l'Essence de l'Espagne est En torno a casticismo (1902) . Le casticisme est selon lui la tendance des Espagnols à se refermer sur eux mêmes et leurs possessions. Carlos d'Aragon et ses contemporains en avaient à revendre, même si le Prince essaya de réunir Catalogne et Aragon, Castille et Navarre.



  Je tire de mon côté, deux conclusions. La première est que, malgré les vicissitudes et les aléas des temps, il y a , bien que fait par l'histoire, une essence des peuples. Rien ne change.  Il y a aussi du  destin. Celui du Prince de Viane est exemplaire. La Catalogne, la Castille , tout comme l'Aragon, sont dans l'essence de l'Espagne. Unamuno et Ortega ont raison, contre les constructivistes historiens. Cela n'oblige en rien à ignorer l'histoire et la volonté des peuples. La seconde est que l'on peut bien recevoir un titre par hérédité, il faut le mériter. De même on peut bien être lu, appelé à telle charge,  tout le travail commence, contre ceux qui pensent tout autant avoir des droits sans rien faire pour les mériter.Dans un de ses meilleurs livres, comme tous les autres ignoré, Julien Benda faisait une Esquisse d'une histoire des français dans leur volonté d'être une nation ( Gallimard 1932), soutenait que ce n'est pas le sol ni les héritages qui font les nations, mais le vouloir. Il écrivait contre Maurras. Il est clair que ce qui manque encore à l'Espagne est cette volonté.

     Mais l'affaire catalane, que l'on voudrait considérer comme exemplaire d'une future Europe des régions, qu'on oppose à la fois à celle des nations et à une Europe fédérale, est ambiguë.   Une Europe des régions voudrait-elle dire - pour ne parler que de l'Espagne ( et pas de la Corse, des Flandres, de l'Ecosse, etc.) qu'il faudrait revenir aux frontières des anciens royaumes , celui de Navarre, celui d'Aragon, celui de Castille? Et alors pourquoi ne pas y ressusciter des Principautés , des Royautés ? Le Prince de Viane aurait alors enfin sa revanche. Il redeviendait ce qu'il aurait du être de toute éternité, le Roi d'Aragon .



(1) ma source est  Georges Desdevises du Dézert, Don Carlos d'Aragon, prince de Viane : étude sur l'Espagne du Nord au XVe siècle  1889. ( sur Gallica) . Il existe un autre livre, de
(2) sur le site de Joel Biard, on trouve un excellent cours et références
 (3) Outre cette non identification symbolique ou historique, rappelons que le titre de Prince de Viane est aujourd''hui attaché à la couronne d'Espagne , et donc porté par le Roi Felipe , mais qu'il fut aussi jadis porté par Henri de Navarre, le futur Henri IV. Dans la mesure où nous continuons , de nos jours,  proverbialement , à parler  de la France et de la Navarre comme un tout, les affaires de Viane font un peu partie de l'histoire de France. Mais Louis XI s'intéressa peu au pauvre Prince,  et personne chez les Français ne le soutint.